#TeamBisounourse : la MG c’est la vie

Hier, on m’a parlé d’une remplaçante (pas chez moi), qui trouvait que la MG c’était « chiant », et que c’était « de l’abattage », et qui se posait la question d’un exercice salarié quitte à gagner moins, mais au moins ne pas s’ennuyer.
J’ai ouvert des yeux ronds comme des billes.
Parce que OK, la période n’est pas folichonne pour la MG, l’exercice se complexifie, on se fait accuser de dépenser les sous de la Sécu en prescrivant des arrêts de travail à gogo, je comprends que l’installation puisse faire peur.

Mais malgré ça, tous les jours, j’ai des moments qui valent le coup en consultation. Des sourires, des marques de confiance, des preuves qu’être « le médecin traitant » c’est être un peu « dans la vie » des gens, le contraire de l’abattage, et ça, je kiffe toujours autant.

Alors voilà, c’est un billet de blog Bisounourse, des petits bouts de consultations anonymisées, juste parce que j’avais envie.

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Portrait de moi, par Jeanne, 5 ans, qui accompagnait son papa. Alors que je lui proposais de finir son dessin chez elle, elle m’a répondu « mais c’est TOI, c’est pour l’accrocher!!! »

Théo, 11 ans, vient pour voir s’il peut faire de la natation. Parce qu’après il veut faire de la plongée. Parce qu’après il veut faire astronaute.

Michel, 68 ans, se marre quand je lui apprends l’expression « partir en cacahuète ».

Lors d’une discussion avec la famille d’Edouard, en soins palliatifs après une grave-maladie-diagnostiquée-trop-tard, son fils me dit que bien sûr ils ne m’en veulent pas. Que de toute façon il savait, et que c’était pour ça qu’il n’avait pas consulté. Et qu’il avait toujours « bien vécu », en répétant que « quand les gros seront maigres, les maigres seront morts ». Et ça nous a fait sourire, sa famille et moi, assis dans sa cuisine, de débriefer de ça tous ensemble.

Malo, 5 ans, grosse rhino, grognon et plein de fièvre, à qui je conseille de se moucher, me fait une merveilleuse démonstration de « je me mouche avec ma langue ».

Delphine, 41 ans, qui vient avec ses 2 enfants, me prévient en début de consultation que si son téléphone sonne, il faudra qu’elle réponde, parce qu’elle a été tirée au sort à un jeu de la radio. Ça a sonné. Elle a répondu. Elle a gagné un voyage pour toute la famille, pendant que je faisais « chuuuuuut » aux enfants, et le vaccin du grand est passé comme un charme.

Adelaïde, 6 ans, me demande quel bruit ça fait son coeur. Je lui fais écouter. Elle me regarde avec des grands yeux en disant « c’est trop beau!!! ». Elle a raison.

Sophie, 45 ans, m’apporte un pain au chocolat pour mon goûter parce que « [elle est] sûre que je prends même pas le temps de faire une pause! ». Elle a raison aussi.

Jacques, 66 ans, qui n’aime pas attendre et prend toujours le premier rendez-vous de la journée, a vu le Grand Professeur Du Grand CHU qui lui a rajouté un traitement pour son diabète pourtant parfaitement équilibré. Il ne l’a pas pris, parce qu’il voulait qu’on en discute avant. Alors on a discuté ;-).

Au milieu des courriers médicaux, une carte postale de Enzo, 5 ans1/2 , que j’ai vu beaucoup trop souvent ces dernières semaine, et qui heureusement était guéri avant de partir en vacances. Plus tard, sa mère, morte de rire, me racontera la genèse de la carte.

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Catégorie « courriers », il y a eu aussi le mail de Céline et Antoine, avec des photos de leurs jumelles dans leurs bras, quatre heures après leur naissance. Quelques semaines en avance, la naissance, mais vu que ça faisait plus de 3 ans qu’ils galéraient pour devenir parents, et que les petites vont bien, on va pas chipoter!

Maelys, 7 ans, a un joli collier qu’elle a fait « TOUTE SEULE et avec un COEUR parce qu’elle a UN AMOUREUX ». Par contre elle ne se souvient plus du tout pourquoi sa mère a pris RDV pour elle. Quand elle est revenue la fois d’après, elle m’avait fait un collier.

Sonia a oublié son agenda du sommeil, mais m’annonce, très fière d’elle, qu’elle dort toutes les nuits jusqu’à 5h, et se sent beaucoup plus reposée. Quand elle est venue il y a 2 mois, on a pris le temps de discuter, elle a accepté de tenter la « rééducation du sommeil sans médicament », et ça marche. Elle a de quoi être fière (et du coup moi aussi un peu, par ricochet ^^).

Diego, venu pour contrôler ses tympans, veut savoir s’il a grandi. Il est venu il y a 3 jours, je l’avais déjà mesuré, mais « Maman elle m’a dit qu’on grandissait un petit peu tous les jours!!! ». Spoiler : ma toise n’est pas assez précise.

Et c’est comme ça tous les jours. Tous les jours des histoires, des sourires, des aventures, des discussions, de la vie, quoi.
Alors oui, au milieu de ça, il y a aussi de la rage, et de l’impuissance, et de la tristesse, et du ras-le-bol. Les injustices, les imbroglios administratifs, les demandes abusives, les choses-qui-ne-se-passent-pas-comme-elles-devraient. Genre l’employeur de mon patient en arrêt de travail de longue durée, qui souhaite une rupture conventionnelle, mais à qui son patron dit que ça n’est pas possible, « mais vous n’avez qu’à ramener votre contrat de travail initial, on le détruira et on en refera un avec une date de fin »… #NonMaisÇaVaPasBienLaTête.
L’impression de ne pas en faire assez, ou de ne pas faire assez bien, ou de ne pas avoir les moyens de faire. Les délais pour les examens et avis spécialisés qui s’allongent, la souffrance au travail, la souffrance tout court.

Mais malgré ça, pour le moment, je trouve toujours que ça vaut le coup. Parce que c’est le contraire d’un métier chiant. Et parce que j’ai l’impression de faire un tout petit peu quelque chose pour aider. J’ai toujours le sentiment, après 11 ans de MG, et 6 ans après avoir écrit ça, que j’ai bien fait de choisir ce boulot.

Pourvu que ça dure.

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En bonus, la radiographie de Doudou-De-Jeanne (la même que mon portrait), 2ans1/2 à l’époque. Le manip radio qui faisait sa RP avait le sens de l’humour.

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Les feux de Farfadoc’s anatomy

Dans mon cabinet, il y a du rire, des larmes, de l’amour, des colères, de la joie, des bonnes nouvelles, des naissances, des morts, des malades, des bien portants.

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Article non sponsorisé. D’ailleurs au cab, c’est pas des Kleenex c’est des génériques, ça mouche pareil.

Il y a Justine, qui pleure toutes les larmes de son corps parce qu’elle a décidé de rompre avec l’amour de sa vie. Parce qu’il a beau être l’amour de sa vie, il part vivre à 6000 km, et qu’une relation à distance à ce point, c’est pas possible. Et parce qu’elle sait que s’il a décidé de partir, c’est parce que son travail passe avant elle.

Il y a David et Andrea, qui viennent me présenter leur petit Bastien qui vient de naître.

Il y a Jacques, qui étranglerait volontiers son responsable, avec qui il est en conflit depuis des mois. Il en bafouille encore quand il en parle, même après deux mois d’arrêt de travail.

Il y a les éclats de rire des enfants qui trouvent que quand on palpe le ventre ça chatouille, et les pleurs des bébés (et parfois des parents) au moment de certains vaccins.

Il y a des nuages de poisse, qui s’obstinent à pleuvoir sur les mêmes personnes pendant parfois plusieurs années, l’incendie après le licenciement, le cancer après l’incendie, l’accident de voiture après le cancer. J’espère qu’un jour ceux-là auront un retour de karma, parce que parfois, c’est vraiment pas juste.

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Il y a les histoires de famille, les squelettes dans le placard.

Il y a Robert, stressé et ému à l’idée de rencontrer pour la toute première fois demain son petit-fils qui a pourtant déjà 8 ans.

Il y a Laure, placée en famille d’accueil, qui me raconte à demi mots l’enfer qu’elle a vécu jusqu’ici.

Il y a l’ambiance qui change quand Pierre, après 6 consultations pour des motifs bateau, déballe son sac et me raconte son enfance, son père qui le battait, sa mère qui le rabaissait, sa violence à lui, qu’il sent prête à sortir parfois, et qui lui fait si peur.

Il y a l’immense fierté justifiée d’Elodie, qui a enfin eu son permis de conduire après le troisième essai et quelques mois de psychothérapie pour maîtriser ses phobies.

Il y a Nolan, pré-ado qui commence à jouer au grand, mais qui sourit encore quand je prends sa tension pour le certif de sport.

(Théorie de moi : les enfants grandissent quand ils ne rigolent plus pendant que je prends leur tension. Les adultes, ils disent jamais « Ça serre fort! » « Je peux faire? » « Ah oui j’adore quand on fait ça! ».)

Il y a Yasmine qui me raconte comment elle est tombée amoureuse de son mari au collège, et ne l’a jamais perdu de vue, parce qu’elle savait que c’était lui.

Il y a Charles, avec qui je pleure un peu en début de consultation quand je le revois six mois après le décès de sa Geneviève, qui s’est éteinte dans sa chambre, après des semaines d’accompagnement à domicile.

Il y a le regard lumineux de Salima quand je lui confirme que les résultats sont bons. Que ça y est, c’est fini.

Parfois, à la télé ou dans les bouquins, je me dis qu’ils en font trop. Que les histoires sont trop grosses, qu’on voit les ficellles.
Et puis je pense à mes patients. A tous les paysages émotionnels qui défilent devant mon bureau. A toutes ces histoires, joyeuses ou dramatiques, à toutes ces boîtes de mouchoirs consommées depuis 9 ans. 

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Grey’s Anatomy et les Feux de l’Amour dans la campagne française. Avec juste un peu plus de rustinage, et un peu moins d’accidents de ferry/avion/helicoptère par personne, et des vasectomies plus efficaces.

#JeKiffeMonJob

Inversion des rôles

Je suis médecin généraliste.
Dans mes journées de consultations, je gère tout plein de situations différentes : du suivi au long cours, des bébés pour leur croissance et leurs vaccins (enfin quand on a les vaccins disponibles), des petites ou un peu plus grosses urgences, des histoires de vie pas toujours faciles, et en ce moment, ça y est ça commence, des certificats. 
Dans mes journées de consultation, j’ai aussi, même si ça n’est pas la majeure partie de mon travail, des patients qui consultent parce qu’ils sont malades. Pas le cancer ou l’infarctus, hein, je parle des gens malades malades, qui ont au moins une rhinopharyngite, et que c’est affreux, et qu’il faut dégainer un maximum d’empathie (« C’est AFFREUX une angine, ça fait TERRIBLEMENT mal« ) pour réussir à dégainer un minimum de médicaments sur l’ordonnance (« En fait c’est viral, faut attendre que ça passe, mangez des glaces en attendant« ).

Et bien là, je viens de passer 15 jours en mode « vis ma vie de malade ».
J’ai eu une Laryngite Satanique.
(Laryngite Satanique, parce que laryngite tout court ça ne suffit pas à décrire l’abominable sensation de gorge qui se retourne sur elle-même quand je tousse toute la nuit à en perdre le souffle, et qu’en plus ça dure super longtemps).

Oui, ma Laryngite Satanique elle a la tête de Malmoth le méchant de Clémentine.

Oui, ma Laryngite Satanique elle a la tête de Malmoth le méchant de Clémentine.

Point sémiologie pour ceux que ça intéresse : la laryngite satanique, ça commence par l’extinction de voix. De « voix couverte » jusqu’à « silence radio » arrivée à J8 (en sachant qu’à J8 j’étais aussi au stade « je tousse tellement que je deviens toute rouge et que je me mets à pleurer toutes les 10 minutes et est-ce-que je peux avoir un verre d’eau s’il-vous-plaît parce que sinon je vais mourir »).

Bref. Quand on passe 15 jours dans le rôle de la malade en étant quand même dans une chaise de toubib, ça donne des réactions intéressantes de l’autre côté du bureau.

J’ai évidemment eu droit aux traditionnels « Houlala, mais faut consulter, docteur! » et « Ah mais les médecins aussi ils tombent malades? », avec petit rire obligatoire (ce qui devient un chouilla irritant quand c’est la 14e fois de la journée).
Et puisque je jouais le rôle du malade, mes patients ont pris celui du docteur. Certains n’avaient visiblement pas trop envie de parler de leur problème du jour (pourtant ça serait bien qu’on discute de vos résultats de prise de sang!), et ont saisi l’occasion de changer de sujet « mais je vais pas vous embêter, vous êtes malade… ça fait longtemps que vous toussez comme ça? ».
Beaucoup ont accusé la Clim. Ce qui est assez fortiche étant donné que je travaille dans un cabinet mal isolé, plein sud, non climatisé. Mais entendre « ah ça, c’est la clim!!! » quand on est en sueurs dans le noir par 30°, ça a son charme.

Oubliez le paludisme ou le cancer. Le principal risque pour la santé, c'est LA CLIM

Oubliez le paludisme ou le cancer. Le principal risque pour la santé, c’est LA CLIM

Une pensée spéciale à cette maman qui a dit à sa fille « tu vois, le docteur elle a trop fait la fête! » en m’entendant parler (erreur diagnostique manifeste, elle a de la chance, elle n’a jamais eu de Laryngite Satanique).

J’ai surtout eu plein de voeux de bon rétablissement et de « soignez-vous bien » et « prenez soin de vous »… Y compris (surtout) de la part de patients « vraiment » malades et qui eux ne vont pas guérir en 15 jours.

Et il y a eu cette journée où je ne pouvais pas du tout parler, et où j’ai fait toutes mes consultations en chuchotant. Toute la journée, j’ai chuchoté, parce que je ne pouvais pas faire autrement. 
Toute la journée, mes patients ont chuchoté en retour.

C’était magique, parce que d’abord, c’est reposant une journée à un niveau de décibels aussi bas.
Mais surtout, c’est magique de constater que même dans une position de « médecin » face à un « patient », les rôles ne sont pas si figés que ça. Et que l’empathie, ça marche dans les deux sens.

Alors oui, parfois, il y a des patients irrespectueux, des lapins, des attitudes irritantes. Mais l’immense majorité de mes patients, ils chuchotent quand je ne peux pas parler. Rien que pour cette piqûre de rappel bisounoursienne, ça valait le coup d’être malade.


PS: cette journée à chuchoter tous ensemble, ça m’a fait penser très fort à ce que j’ai pu apprendre sur les neurones miroir, entre autres dans Sur les épaules de Darwin. A mon sens, c’est fascinant, et ça explique plein de choses sur le fonctionnement de l’empathie… Vous pouvez aussi aller jeter un oeil ici ou ici.

Dr House contre Farfadoc

A la télé, il y a Dr House.

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Quand un-e patient-e a une pathologie bizarroïde, que personne ne trouve ce qu’il-elle a, il-elle va voir Dr House et son équipe. Et en moins de 42 minutes et quelques procédures diagnostiques et thérapeutiques plus ou moins douteuses, l’affaire est dans le sac. Boum, diagnostic et re-boum, patient guéri.

Mais ça, c’est à la télé.

(A la télé, au JT, il y a aussi le Dr Dévoué, mais pour ça je vous renvoie chez Fluorette, Dzb17, Kalee et Armance qui en parlent très bien.)

Dans la vraie vie, donc, point de Dr House. Et ça ne me manque pas, la plupart du temps.
D’abord, j’ai un réseau de correspondants qui, petit à petit, commence à ressembler à quelque chose.
Ensuite, j’ai Prescrire, internet, Orphanet, et les copains-copines-collègues qui m’aident quand je coince sur un sujet ou un autre.
Et surtout, j’ai longtemps cru que même si Dr House existait, je n’aurais même pas envie de lui adresser des patients tellement il est pas gentil.

Sauf que là, vraiment, je sèche.

Clément a 31 ans, pas d’antécédent, une hygiène de vie parfaite. Et ça fait plus d’un an et demi qu’il est en arrêt de travail.
Il a eu plein de symptômes, plus ou moins graves, qui touchent plein d’organes différents… Certains de ces symptômes ont régressé. D’autres persistent ou apparaissent, avec un vrai retentissement sur sa qualité de vie. 

Il a vu plein de spécialistes, à GrandeVille et à GrandCHU, qui ne savent pas ce qu’il a. Il a même vu mon presque-Dr-House à moi, le professeur le plus compétent, intelligent et gentil que j’aie jamais rencontré. Un qui mérite vraiment son qualificatif de professeur. Et qui n’a pas le début d’un commencement d’idée. 

Alors après l’avoir prélevé et analysé de partout, et avoir constaté des anomalies réelles mais inexplicables, ou en tout cas inexpliquées, on lui a proposé des traitements symptomatiques. Pauvres rustines qui ne changent rien à sa fatigue et ne lui permettent pas de reprendre son travail et le cours de sa vie.

Un à un, les médecins consultés se sont relancé la balle. Les courriers se terminent tous par une jolie phrase du style  « Je pense qu’il devrait voir [insérer une spécialité médicale déjà consultée par le patient]. Quant à moi, je le reverrai dans un an en l’absence de nouveau symptôme ».

Deux spécialistes d'organes se lançant la balle. Toute ressemblance avec des spécialistes existants est fortuite.

Rhumatologue et gastro-entérologue se lançant la balle.
Toute ressemblance avec des spécialistes existants est fortuite.

Demain, il a rendez-vous avez moi.

Je ne sais pas trop ce que je vais pouvoir lui dire. Je n’ai rien de nouveau à lui annoncer. Il le sait. Mais on discutera quand même. Des résultats, des options.
De l’avenir.

Parce qu’être généraliste, c’est aussi ça.

C’est continuer à se poser des questions, à chercher l’indice qu’on a pu manquer, la rustine qui serait plus efficace que les autres.

C’est rester quand Dr House a déclaré forfait, et accompagner son patient.
Même quand on ne sait pas trop où on va.

 

Confraternité

Code déontologie

Article 56 du code de déontologie médicale

Confraternité. Joli mot, mais concept flou. Pour moi, en tout cas, même si je crois que j’ai à peu près compris le principe général.
Pour résumer, être confraternel, c’est bien. C’est signer les courriers en envoyant nos « salutations confraternelles » à nos « chers confrères » et « chères consoeurs ». C’est faire comme si on était une grande famille. Non, c’est ÊTRE une grande famille.
Par contre, critiquer un collègue, ce n’est pas confraternel. C’est mal. Surtout, on ne dit jamais du mal d’un confrère devant un patient.

Ça, c’est la théorie. En pratique, ça se complique. 

Marylène souffre de fibromyalgie. Elle a mal, tous les jours, tout le temps, à ne plus pouvoir porter sa petite-fille qui vient de naître. Elle a un travail qu’elle adore, mais depuis la mise en place d’une nouvelle organisation au sein de son équipe, l’ambiance est pourrie. Sa fibromyalgie la fait souffrir encore plus qu’avant. Son médecin du travail l’a déclarée inapte temporaire pour un mois. Elle a été voir son médecin traitant. Il lui a dit que c’était dans sa tête, et n’a pas voulu l’arrêter.

Je ne comprends pas pourquoi, et ça provoque tout un débat dans ma tête. Soit ça ne s’est pas passé comme ça, et Marylène est une actrice très douée qui me raconte des bobards, ou une patiente un peu perdue qui n’a pas compris ce que son médecin lui disait. Soit ça s’est passé comme ça, et je trouve ça  limite de la part de mon confrère. Dans un cas, je ne fais pas confiance à ma patiente, et ça m’embête. Dans l’autre, j’ai ma sonnette interne « confraternité bafouée » qui s’allume. Celle qui fait « je ne suis pas confraternelle, bouh, c’est maaaal! ».
Ça fait trois ans maintenant que je suis le médecin traitant de Marylène. Quand elle me reparle de son ancien médecin traitant, je dis simplement que nous n’avons pas la même façon de travailler.

J’estime mon  ton d’hypocrisie en disant ça à 30%. A peu près. 

Parfois, le taux grimpe. Comme quand j’ai vu Noé l’autre jour.  

Les parents de Noé l’emmènent un soir chez le médecin de garde. Il vomit tous ses biberons depuis le matin, et ses diarrhées débordent des couches. Les parents sont inquiets, Noé n’a que 6 mois, c’est leur premier bébé. Le médecin leur prescrit un médicament-contre-le-vomi, un médicament-contre-la-diarrhée, un autre médicament-contre-la-diarrhée-qui-refait-plus-ou-moins-la-flore-intestinale.
Le lendemain, Noé n’est pas franchement mieux. Il est même en train de se lyophiliser tranquillement. Débute alors mon numéro de funambulisme verbal, qui consiste à expliquer aux parents que le seul médicament indispensable dans la gastro, c’est le soluté de réhydratation, et que le reste ne sert à rien… mais sans critiquer la prise en charge du collègue de la veille.

Hypocrisie 90%.

Bien sûr, il est facile d’arriver en deuxième ligne. Facile de critiquer après coup. Facile de ne voir que ce que j’aurais mieux fait, et de ne pas trop penser à ce que j’aurais moi-même manqué.
Peut-être le médecin de garde a-t-il simplement oublié une ligne sur l’ordonnance? Peut-être avait-il des soucis personnels qui le rendaient moins disponible et concentré? Ça peut arriver, bien sûr. On a le droit de se tromper, d’ailleurs on se trompe tous, parfois.
Mais il en va des médecins comme de toutes les professions. Certains sont mauvais. Certains sont potentiellement dangereux pour leurs patients. 
Est ce que la confraternité, ça implique de les couvrir coûte que coûte? Où est la frontière entre confraternité, hypocrisie et corporatisme?  Et en pratique, je fais quoi dans cette situation?

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Commentaire du conseil national de l’Ordre des médecins concernant la confraternité

Donc, si je crois découvrir une erreur commise par un confrère (au hasard : ne pas prescrire de réhydratation à un nourrisson qui fait une gastro), il m’est conseillé par le Conseil de l’Ordre d’entrer en contact avec lui.

OK. Ça va être sympa, comme coup de fil.  

Allo, bonjour, c’est Farfadoc… Je vous appelle au sujet du petit Noé que vous avez vu hier en garde… Je l’ai revu aujourd’hui, c’est pas la grande forme… J’ai du mal à estimer la perte de poids depuis hier, je crois que vous l’avez pesé avec sa couche… Je suis un peu étonnée, vous n’aviez pas prescrit de soluté de réhydratation hier, un oubli peut-être? Comment? De quoi je me mêle? Ben c’est à dire que…Pour qui je me prends? Non mais quand même, c’est important le soluté de réhydratation .. je pensais que ça pouvait être utile d’en discuter…
→ et BAM, raccrochage au nez.

J’exagère peut-être. Mais vu l’habitude bien ancrée dans nos contrées de voir l’erreur médicale comme une faute inconcevable et pas comme une occasion de progresser, je ne vois pas comment un tel appel pourrait être bien pris.
Il n’est d’ailleurs pas complètement exclu que, passant un tel coup de fil, je sois accusée de ne pas être confraternelle en tenant un tel discours.

La confraternité est une notion à géométrie variable.

Parfois, j’ai aussi l’impression que la confraternité, c’est surtout une bonne excuse pour ne rien faire.
Un soir, quand j’étais remplaçante, je suis arrivée un peu en retard à la maison médicale de garde. J’y ai trouvé le Dr Cheminée, visiblement alcoolisé, qui s’était trompé dans son planning et pensait être de garde ce soir-là. Il a appelé sa femme en bredouillant pour qu’elle revienne le chercher en voiture, et est parti en tanguant. Je ne le connaissais pas. J’en ai parlé le lendemain à mes collègues. Tout le monde savait qu’il était alcoolique, et que ça retentissait sur la qualité de son travail. Personne ne disait rien, sous prétexte de confraternité.

Elle a bon dos, la confraternité.

La médecine n’est pas un commerce. Nous ne sommes pas en compétition les uns avec les autres. Nous avons des façons différentes de travailler. Nous nous trompons tous, parfois. Nous avons besoin des confrères pour rattraper nos bourdes, mais aussi pour les patients à qui notre façon de travailler ne convient pas, ou pour prendre en charge les situations que nous ne savons pas gérer.
Pour toutes ces raisons, la confraternité, c’est un principe super important. Pour moi, il reste difficile à appliquer, parce que je trouve qu’il ne doit pas l’emporter sur la confiance et l’honnêteté que nous devons à nos patients.

C’est un peu la quadrature du cercle. Rester confraternelle sans être hypocrite.

Mais après une longue réflexion, j’ai enfin trouvé.
L’illumination.
Le souci, ce sont les différends entre praticiens. Même que c’est dommageable pour les patients, c’est le conseil de l’Ordre qui le dit : 

Differends

Donc pour que la confraternité règne, il ne faut pas de différends.
En fait, c’est tout simple : il suffit que tous mes confrères soient d’accord avec moi. 

Et ne me dites pas que je suis mégalo.

Ça ne serait pas très confraternel. 

Chacun sa route, chacun son chemin

Un des aspects que je préfère dans mon métier, l’un de ceux qui me rappellent que je suis vraiment médecin de famille, c’est de voir mes patients devenir parents. Suivre les grossesses, puis les bébés, puis les voir grandir et voir la famille s’organiser. Je trouve ça fabuleux de voir la diversité des itinéraires par lesquels passent mes patients pour construire leur famille.

Parfois, c’est la route considérée comme classique. Presque un cliché. Rencontre, vie en commun, parfois mariage, arrêt de contraception, acide folique, grossesse, nausées, gros ventre, bébé, adieu les grasses mats et bonjour les couches à changer, les gouzi-gouzis et les traces de régurgitations sur l’épaule.

Mais finalement, cette route classique n’est pas la plus fréquente.

Souvent, il y a des déviations.
Quand Delphine a fait une fausse couche alors qu’elle était installée depuis un an avec Mathieu, ça a été super dur. Elle en a pleuré longtemps. C’était il y a quatre ans. La semaine dernière, j’ai vu sa petite Juliette, 2 ans, accompagnée par son papa Clément, Mathieu ayant quitté le paysage depuis un bout de temps. C’est Juliette qui m’a raconté, toute contente, que sa maman avait un bébé dans son ventre.
Parfois, la route réserve de sacrées surprises. Il y a 10 ans, on a clairement expliqué à Paul et Nathalie qu’ils étaient stériles. Leur fils a aujourd’hui six mois. Comme c’était  pour eux impossible que Nathalie soit enceinte, même sans règles, fatiguée et nauséeuse, on a découvert la grossesse à 4 mois passés, c’était assez rigolo.
Il y a aussi des routes qui passent par des paysages exotiques et lointains. Tout le cabinet médical a retenu son souffle dans les suites du tremblement de terre en Haïti. On savait que deux de nos patients étaient partis y chercher leur fils. C’était déjà leur fils, ils le connaissaient depuis plus de deux ans, ils nous avaient déjà montré les photos. Heureusement, ils n’ont pas été blessés. Mais il a fallu 6 mois de plus pour que Théo vienne habiter en France avec eux. 
Parfois, la route est longue, la grossesse se fait attendre. Certes, arrêter sa contraception, ça ne veut pas dire qu’on va tomber enceinte aussitôt. Mais quand ça traîne trop, on y met du médical. Beaucoup de médical. Des courbes de température, des prises de sang, parfois un glamourissime test post-coïtal, et puis encore des prises de sang, et des injections, et des échos… 
Des parcours d’obstacles dans ce genre pour fonder une famille, j’en ai vus. 
Mais l’un des pires, c’est celui de Laetitia et Fred. Ça fait longtemps que leur projet de bébé est réfléchi et décidé. C’est qu’il fallait mettre des sous de côté, histoire de pouvoir financer les aller-retours à la clinique, les consultations, les prises de sang, les tests génétiques, les médicaments… C’est pas donné, tout ça. Et puis en terme d’organisation, il faut trouver des excuses pour s’absenter du travail du jour au lendemain parce que l’insémination, c’est demain, et que la Belgique c’est vraiment pas tout près.
Parce que oui, petit détail. Fred, c’est Frédérique, pas Frédéric.
Fred et Laetitia n’ont pas le droit d’adopter, parce qu’elles s’aiment et vivent ensemble, mais sont deux filles.
Pour la même raison, elles n’ont pas accès à la procréation médicalement assistée en France.
Alors elles ont décidé d’aller en Belgique pour mettre leur bébé en route, malgré les nombreuses contraintes que ça engendre.
Il fallait faire des prises de sang, des sérologies à répétition.
Il fallait des échos à J10 et J12 de chaque cycle, pour chaque insémination.
Elles ont été en Belgique une bonne quinzaine de fois en tout, mais pour le reste, on a tout fait sur place.
J’ai un peu hésité quand elles m’ont demandé les ordonnances. Pas sur la question de faire les ordonnances ou pas, mais sur la question du NR. NR, c’est pour Non Remboursé. C’est pour signaler qu’on est en dehors des recommandations officielles pour une prescription, et que la sécurité sociale ne remboursera pas les soins. Je suppose que j’aurais dû le noter dans ce contexte. En fait j’en sais rien, je ne sais pas s’il y a vraiment une règlementation concernant tout ça. En tout cas, je n’ai pas noté NR. Le labo et le radiologue se sont un peu étonnés que les examens ne soient pas pris en charge à 100%, comme c’est l’usage pour la procréation médicalement assistée. Fred a joué l’ingénue une ou deux fois, et ils ont arrêté de poser la question. La sécu n’a rien dit. Tous les examens que j’ai prescrits ont été remboursés. 
Ça me va très bien comme ça. Et si je suis convoquée par le médecin conseil de la sécu, je lui expliquerai mon point de vue. 
Je ne vois pas pourquoi les couples de deux hommes ou de deux femmes ne pourraient pas avoir d’enfants. La preuve, certains et certaines en ont déjà. Et je ne comprends pas où est le problème. 
Les opposants à l’homoparentalité disent mettre en avant le bénéfice de l’enfant. Ils brandissent le spectre d’une mise à l’écart de ces enfants grandissant dans des familles atypiques, ou celui de difficultés de construction psychique, parce que certains psys disent que Freud a dit que ça pouvait pas marcher s’il n’y avait pas un papa et une maman. 
Mouais. 
Sauf que plein d’autres psys s’accordent à dire que les enfants trouveront toujours une figure masculine et une figure féminine dans leur entourage, même avec des parents du même sexe, et que ce n’est pas ça qui va les empêcher d’avoir un développement psychique et émotionnel normal.
Et que les études disponibles sur le sujet ne montrent pas de différence entre les enfants élevés dans des familles avec parents hétéros, et ceux élevés dans des familles homoparentales. 
Tout ce raisonnement, il repose sur un argument qui ne tient pas. Sur un soi-disant principe de précaution du « ça pourrait éventuellement peut-être être plus difficile alors il vaut mieux pas ». 
Si on veut être logique, il faut alors interdire l’adoption et la procréation médicalement assistée à plein de monde. Aux pauvres (ben oui, élever un enfant ça coûte cher, et puis on sait bien que les pauvres deviennent plus souvent délinquants et chômeurs, on ne va pas imposer ça à un enfant!). Aux handicapés (Brrr, des parents sourds, ils n’entendraient même pas pleurer leur bébé, ce serait hyper dangereux!). Aux fumeurs (parce que les enfants exposés au tabagisme passif sont plus à risque de bronchiolite et d’asthme). Aux gens malades (parce qu’il faut être en forme pour s’occuper d’enfants). Et ainsi de suite. 
Refuser le droit d’avoir des enfants à un couple simplement parce que c’est un couple formé de deux personnes de même sexe, c’est purement et simplement de la discrimination. On ferait la même chose pour les aveugles ou les chômeurs, tout le monde crierait au scandale, et à raison. 
Des itinéraires pour construire sa famille, il y en a autant que de familles. Nous sommes tous différents, et cette diversité fait la richesse de nos sociétés humaines.
La route pour devenir parent est déjà suffisamment difficile comme ça. Je trouve injuste d’y ajouter des obstacles et des sens interdits à des couples qui s’aiment et souhaitent donner un foyer à un enfant. 
Pour Fred et Laetitia, le chemin continue : après quatre inséminations, Fred est enceinte de 6 mois, et tout se passe très bien.
J’espère vraiment que si, dans quelques années, elles souhaitent donner un petit frère ou une petite soeur à leur aîné(e), le chemin qu’elles auront à emprunter sera devenu un peu plus facile. 
 
 
PS: une réflexion intéressante par ici, et un témoignage émouvant par là