Les feux de Farfadoc’s anatomy

Dans mon cabinet, il y a du rire, des larmes, de l’amour, des colères, de la joie, des bonnes nouvelles, des naissances, des morts, des malades, des bien portants.

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Article non sponsorisé. D’ailleurs au cab, c’est pas des Kleenex c’est des génériques, ça mouche pareil.

Il y a Justine, qui pleure toutes les larmes de son corps parce qu’elle a décidé de rompre avec l’amour de sa vie. Parce qu’il a beau être l’amour de sa vie, il part vivre à 6000 km, et qu’une relation à distance à ce point, c’est pas possible. Et parce qu’elle sait que s’il a décidé de partir, c’est parce que son travail passe avant elle.

Il y a David et Andrea, qui viennent me présenter leur petit Bastien qui vient de naître.

Il y a Jacques, qui étranglerait volontiers son responsable, avec qui il est en conflit depuis des mois. Il en bafouille encore quand il en parle, même après deux mois d’arrêt de travail.

Il y a les éclats de rire des enfants qui trouvent que quand on palpe le ventre ça chatouille, et les pleurs des bébés (et parfois des parents) au moment de certains vaccins.

Il y a des nuages de poisse, qui s’obstinent à pleuvoir sur les mêmes personnes pendant parfois plusieurs années, l’incendie après le licenciement, le cancer après l’incendie, l’accident de voiture après le cancer. J’espère qu’un jour ceux-là auront un retour de karma, parce que parfois, c’est vraiment pas juste.

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Il y a les histoires de famille, les squelettes dans le placard.

Il y a Robert, stressé et ému à l’idée de rencontrer pour la toute première fois demain son petit-fils qui a pourtant déjà 8 ans.

Il y a Laure, placée en famille d’accueil, qui me raconte à demi mots l’enfer qu’elle a vécu jusqu’ici.

Il y a l’ambiance qui change quand Pierre, après 6 consultations pour des motifs bateau, déballe son sac et me raconte son enfance, son père qui le battait, sa mère qui le rabaissait, sa violence à lui, qu’il sent prête à sortir parfois, et qui lui fait si peur.

Il y a l’immense fierté justifiée d’Elodie, qui a enfin eu son permis de conduire après le troisième essai et quelques mois de psychothérapie pour maîtriser ses phobies.

Il y a Nolan, pré-ado qui commence à jouer au grand, mais qui sourit encore quand je prends sa tension pour le certif de sport.

(Théorie de moi : les enfants grandissent quand ils ne rigolent plus pendant que je prends leur tension. Les adultes, ils disent jamais « Ça serre fort! » « Je peux faire? » « Ah oui j’adore quand on fait ça! ».)

Il y a Yasmine qui me raconte comment elle est tombée amoureuse de son mari au collège, et ne l’a jamais perdu de vue, parce qu’elle savait que c’était lui.

Il y a Charles, avec qui je pleure un peu en début de consultation quand je le revois six mois après le décès de sa Geneviève, qui s’est éteinte dans sa chambre, après des semaines d’accompagnement à domicile.

Il y a le regard lumineux de Salima quand je lui confirme que les résultats sont bons. Que ça y est, c’est fini.

Parfois, à la télé ou dans les bouquins, je me dis qu’ils en font trop. Que les histoires sont trop grosses, qu’on voit les ficellles.
Et puis je pense à mes patients. A tous les paysages émotionnels qui défilent devant mon bureau. A toutes ces histoires, joyeuses ou dramatiques, à toutes ces boîtes de mouchoirs consommées depuis 9 ans. 

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Grey’s Anatomy et les Feux de l’Amour dans la campagne française. Avec juste un peu plus de rustinage, et un peu moins d’accidents de ferry/avion/helicoptère par personne, et des vasectomies plus efficaces.

#JeKiffeMonJob

Inversion des rôles

Je suis médecin généraliste.
Dans mes journées de consultations, je gère tout plein de situations différentes : du suivi au long cours, des bébés pour leur croissance et leurs vaccins (enfin quand on a les vaccins disponibles), des petites ou un peu plus grosses urgences, des histoires de vie pas toujours faciles, et en ce moment, ça y est ça commence, des certificats. 
Dans mes journées de consultation, j’ai aussi, même si ça n’est pas la majeure partie de mon travail, des patients qui consultent parce qu’ils sont malades. Pas le cancer ou l’infarctus, hein, je parle des gens malades malades, qui ont au moins une rhinopharyngite, et que c’est affreux, et qu’il faut dégainer un maximum d’empathie (« C’est AFFREUX une angine, ça fait TERRIBLEMENT mal« ) pour réussir à dégainer un minimum de médicaments sur l’ordonnance (« En fait c’est viral, faut attendre que ça passe, mangez des glaces en attendant« ).

Et bien là, je viens de passer 15 jours en mode « vis ma vie de malade ».
J’ai eu une Laryngite Satanique.
(Laryngite Satanique, parce que laryngite tout court ça ne suffit pas à décrire l’abominable sensation de gorge qui se retourne sur elle-même quand je tousse toute la nuit à en perdre le souffle, et qu’en plus ça dure super longtemps).

Oui, ma Laryngite Satanique elle a la tête de Malmoth le méchant de Clémentine.

Oui, ma Laryngite Satanique elle a la tête de Malmoth le méchant de Clémentine.

Point sémiologie pour ceux que ça intéresse : la laryngite satanique, ça commence par l’extinction de voix. De « voix couverte » jusqu’à « silence radio » arrivée à J8 (en sachant qu’à J8 j’étais aussi au stade « je tousse tellement que je deviens toute rouge et que je me mets à pleurer toutes les 10 minutes et est-ce-que je peux avoir un verre d’eau s’il-vous-plaît parce que sinon je vais mourir »).

Bref. Quand on passe 15 jours dans le rôle de la malade en étant quand même dans une chaise de toubib, ça donne des réactions intéressantes de l’autre côté du bureau.

J’ai évidemment eu droit aux traditionnels « Houlala, mais faut consulter, docteur! » et « Ah mais les médecins aussi ils tombent malades? », avec petit rire obligatoire (ce qui devient un chouilla irritant quand c’est la 14e fois de la journée).
Et puisque je jouais le rôle du malade, mes patients ont pris celui du docteur. Certains n’avaient visiblement pas trop envie de parler de leur problème du jour (pourtant ça serait bien qu’on discute de vos résultats de prise de sang!), et ont saisi l’occasion de changer de sujet « mais je vais pas vous embêter, vous êtes malade… ça fait longtemps que vous toussez comme ça? ».
Beaucoup ont accusé la Clim. Ce qui est assez fortiche étant donné que je travaille dans un cabinet mal isolé, plein sud, non climatisé. Mais entendre « ah ça, c’est la clim!!! » quand on est en sueurs dans le noir par 30°, ça a son charme.

Oubliez le paludisme ou le cancer. Le principal risque pour la santé, c'est LA CLIM

Oubliez le paludisme ou le cancer. Le principal risque pour la santé, c’est LA CLIM

Une pensée spéciale à cette maman qui a dit à sa fille « tu vois, le docteur elle a trop fait la fête! » en m’entendant parler (erreur diagnostique manifeste, elle a de la chance, elle n’a jamais eu de Laryngite Satanique).

J’ai surtout eu plein de voeux de bon rétablissement et de « soignez-vous bien » et « prenez soin de vous »… Y compris (surtout) de la part de patients « vraiment » malades et qui eux ne vont pas guérir en 15 jours.

Et il y a eu cette journée où je ne pouvais pas du tout parler, et où j’ai fait toutes mes consultations en chuchotant. Toute la journée, j’ai chuchoté, parce que je ne pouvais pas faire autrement. 
Toute la journée, mes patients ont chuchoté en retour.

C’était magique, parce que d’abord, c’est reposant une journée à un niveau de décibels aussi bas.
Mais surtout, c’est magique de constater que même dans une position de « médecin » face à un « patient », les rôles ne sont pas si figés que ça. Et que l’empathie, ça marche dans les deux sens.

Alors oui, parfois, il y a des patients irrespectueux, des lapins, des attitudes irritantes. Mais l’immense majorité de mes patients, ils chuchotent quand je ne peux pas parler. Rien que pour cette piqûre de rappel bisounoursienne, ça valait le coup d’être malade.


PS: cette journée à chuchoter tous ensemble, ça m’a fait penser très fort à ce que j’ai pu apprendre sur les neurones miroir, entre autres dans Sur les épaules de Darwin. A mon sens, c’est fascinant, et ça explique plein de choses sur le fonctionnement de l’empathie… Vous pouvez aussi aller jeter un oeil ici ou ici.

Dr House contre Farfadoc

A la télé, il y a Dr House.

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Quand un-e patient-e a une pathologie bizarroïde, que personne ne trouve ce qu’il-elle a, il-elle va voir Dr House et son équipe. Et en moins de 42 minutes et quelques procédures diagnostiques et thérapeutiques plus ou moins douteuses, l’affaire est dans le sac. Boum, diagnostic et re-boum, patient guéri.

Mais ça, c’est à la télé.

(A la télé, au JT, il y a aussi le Dr Dévoué, mais pour ça je vous renvoie chez Fluorette, Dzb17, Kalee et Armance qui en parlent très bien.)

Dans la vraie vie, donc, point de Dr House. Et ça ne me manque pas, la plupart du temps.
D’abord, j’ai un réseau de correspondants qui, petit à petit, commence à ressembler à quelque chose.
Ensuite, j’ai Prescrire, internet, Orphanet, et les copains-copines-collègues qui m’aident quand je coince sur un sujet ou un autre.
Et surtout, j’ai longtemps cru que même si Dr House existait, je n’aurais même pas envie de lui adresser des patients tellement il est pas gentil.

Sauf que là, vraiment, je sèche.

Clément a 31 ans, pas d’antécédent, une hygiène de vie parfaite. Et ça fait plus d’un an et demi qu’il est en arrêt de travail.
Il a eu plein de symptômes, plus ou moins graves, qui touchent plein d’organes différents… Certains de ces symptômes ont régressé. D’autres persistent ou apparaissent, avec un vrai retentissement sur sa qualité de vie. 

Il a vu plein de spécialistes, à GrandeVille et à GrandCHU, qui ne savent pas ce qu’il a. Il a même vu mon presque-Dr-House à moi, le professeur le plus compétent, intelligent et gentil que j’aie jamais rencontré. Un qui mérite vraiment son qualificatif de professeur. Et qui n’a pas le début d’un commencement d’idée. 

Alors après l’avoir prélevé et analysé de partout, et avoir constaté des anomalies réelles mais inexplicables, ou en tout cas inexpliquées, on lui a proposé des traitements symptomatiques. Pauvres rustines qui ne changent rien à sa fatigue et ne lui permettent pas de reprendre son travail et le cours de sa vie.

Un à un, les médecins consultés se sont relancé la balle. Les courriers se terminent tous par une jolie phrase du style  « Je pense qu’il devrait voir [insérer une spécialité médicale déjà consultée par le patient]. Quant à moi, je le reverrai dans un an en l’absence de nouveau symptôme ».

Deux spécialistes d'organes se lançant la balle. Toute ressemblance avec des spécialistes existants est fortuite.

Rhumatologue et gastro-entérologue se lançant la balle.
Toute ressemblance avec des spécialistes existants est fortuite.

Demain, il a rendez-vous avez moi.

Je ne sais pas trop ce que je vais pouvoir lui dire. Je n’ai rien de nouveau à lui annoncer. Il le sait. Mais on discutera quand même. Des résultats, des options.
De l’avenir.

Parce qu’être généraliste, c’est aussi ça.

C’est continuer à se poser des questions, à chercher l’indice qu’on a pu manquer, la rustine qui serait plus efficace que les autres.

C’est rester quand Dr House a déclaré forfait, et accompagner son patient.
Même quand on ne sait pas trop où on va.

 

Confraternité

Code déontologie

Article 56 du code de déontologie médicale

Confraternité. Joli mot, mais concept flou. Pour moi, en tout cas, même si je crois que j’ai à peu près compris le principe général.
Pour résumer, être confraternel, c’est bien. C’est signer les courriers en envoyant nos « salutations confraternelles » à nos « chers confrères » et « chères consoeurs ». C’est faire comme si on était une grande famille. Non, c’est ÊTRE une grande famille.
Par contre, critiquer un collègue, ce n’est pas confraternel. C’est mal. Surtout, on ne dit jamais du mal d’un confrère devant un patient.

Ça, c’est la théorie. En pratique, ça se complique. 

Marylène souffre de fibromyalgie. Elle a mal, tous les jours, tout le temps, à ne plus pouvoir porter sa petite-fille qui vient de naître. Elle a un travail qu’elle adore, mais depuis la mise en place d’une nouvelle organisation au sein de son équipe, l’ambiance est pourrie. Sa fibromyalgie la fait souffrir encore plus qu’avant. Son médecin du travail l’a déclarée inapte temporaire pour un mois. Elle a été voir son médecin traitant. Il lui a dit que c’était dans sa tête, et n’a pas voulu l’arrêter.

Je ne comprends pas pourquoi, et ça provoque tout un débat dans ma tête. Soit ça ne s’est pas passé comme ça, et Marylène est une actrice très douée qui me raconte des bobards, ou une patiente un peu perdue qui n’a pas compris ce que son médecin lui disait. Soit ça s’est passé comme ça, et je trouve ça  limite de la part de mon confrère. Dans un cas, je ne fais pas confiance à ma patiente, et ça m’embête. Dans l’autre, j’ai ma sonnette interne « confraternité bafouée » qui s’allume. Celle qui fait « je ne suis pas confraternelle, bouh, c’est maaaal! ».
Ça fait trois ans maintenant que je suis le médecin traitant de Marylène. Quand elle me reparle de son ancien médecin traitant, je dis simplement que nous n’avons pas la même façon de travailler.

J’estime mon  ton d’hypocrisie en disant ça à 30%. A peu près. 

Parfois, le taux grimpe. Comme quand j’ai vu Noé l’autre jour.  

Les parents de Noé l’emmènent un soir chez le médecin de garde. Il vomit tous ses biberons depuis le matin, et ses diarrhées débordent des couches. Les parents sont inquiets, Noé n’a que 6 mois, c’est leur premier bébé. Le médecin leur prescrit un médicament-contre-le-vomi, un médicament-contre-la-diarrhée, un autre médicament-contre-la-diarrhée-qui-refait-plus-ou-moins-la-flore-intestinale.
Le lendemain, Noé n’est pas franchement mieux. Il est même en train de se lyophiliser tranquillement. Débute alors mon numéro de funambulisme verbal, qui consiste à expliquer aux parents que le seul médicament indispensable dans la gastro, c’est le soluté de réhydratation, et que le reste ne sert à rien… mais sans critiquer la prise en charge du collègue de la veille.

Hypocrisie 90%.

Bien sûr, il est facile d’arriver en deuxième ligne. Facile de critiquer après coup. Facile de ne voir que ce que j’aurais mieux fait, et de ne pas trop penser à ce que j’aurais moi-même manqué.
Peut-être le médecin de garde a-t-il simplement oublié une ligne sur l’ordonnance? Peut-être avait-il des soucis personnels qui le rendaient moins disponible et concentré? Ça peut arriver, bien sûr. On a le droit de se tromper, d’ailleurs on se trompe tous, parfois.
Mais il en va des médecins comme de toutes les professions. Certains sont mauvais. Certains sont potentiellement dangereux pour leurs patients. 
Est ce que la confraternité, ça implique de les couvrir coûte que coûte? Où est la frontière entre confraternité, hypocrisie et corporatisme?  Et en pratique, je fais quoi dans cette situation?

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Commentaire du conseil national de l’Ordre des médecins concernant la confraternité

Donc, si je crois découvrir une erreur commise par un confrère (au hasard : ne pas prescrire de réhydratation à un nourrisson qui fait une gastro), il m’est conseillé par le Conseil de l’Ordre d’entrer en contact avec lui.

OK. Ça va être sympa, comme coup de fil.  

Allo, bonjour, c’est Farfadoc… Je vous appelle au sujet du petit Noé que vous avez vu hier en garde… Je l’ai revu aujourd’hui, c’est pas la grande forme… J’ai du mal à estimer la perte de poids depuis hier, je crois que vous l’avez pesé avec sa couche… Je suis un peu étonnée, vous n’aviez pas prescrit de soluté de réhydratation hier, un oubli peut-être? Comment? De quoi je me mêle? Ben c’est à dire que…Pour qui je me prends? Non mais quand même, c’est important le soluté de réhydratation .. je pensais que ça pouvait être utile d’en discuter…
→ et BAM, raccrochage au nez.

J’exagère peut-être. Mais vu l’habitude bien ancrée dans nos contrées de voir l’erreur médicale comme une faute inconcevable et pas comme une occasion de progresser, je ne vois pas comment un tel appel pourrait être bien pris.
Il n’est d’ailleurs pas complètement exclu que, passant un tel coup de fil, je sois accusée de ne pas être confraternelle en tenant un tel discours.

La confraternité est une notion à géométrie variable.

Parfois, j’ai aussi l’impression que la confraternité, c’est surtout une bonne excuse pour ne rien faire.
Un soir, quand j’étais remplaçante, je suis arrivée un peu en retard à la maison médicale de garde. J’y ai trouvé le Dr Cheminée, visiblement alcoolisé, qui s’était trompé dans son planning et pensait être de garde ce soir-là. Il a appelé sa femme en bredouillant pour qu’elle revienne le chercher en voiture, et est parti en tanguant. Je ne le connaissais pas. J’en ai parlé le lendemain à mes collègues. Tout le monde savait qu’il était alcoolique, et que ça retentissait sur la qualité de son travail. Personne ne disait rien, sous prétexte de confraternité.

Elle a bon dos, la confraternité.

La médecine n’est pas un commerce. Nous ne sommes pas en compétition les uns avec les autres. Nous avons des façons différentes de travailler. Nous nous trompons tous, parfois. Nous avons besoin des confrères pour rattraper nos bourdes, mais aussi pour les patients à qui notre façon de travailler ne convient pas, ou pour prendre en charge les situations que nous ne savons pas gérer.
Pour toutes ces raisons, la confraternité, c’est un principe super important. Pour moi, il reste difficile à appliquer, parce que je trouve qu’il ne doit pas l’emporter sur la confiance et l’honnêteté que nous devons à nos patients.

C’est un peu la quadrature du cercle. Rester confraternelle sans être hypocrite.

Mais après une longue réflexion, j’ai enfin trouvé.
L’illumination.
Le souci, ce sont les différends entre praticiens. Même que c’est dommageable pour les patients, c’est le conseil de l’Ordre qui le dit : 

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Donc pour que la confraternité règne, il ne faut pas de différends.
En fait, c’est tout simple : il suffit que tous mes confrères soient d’accord avec moi. 

Et ne me dites pas que je suis mégalo.

Ça ne serait pas très confraternel. 

Chacun sa route, chacun son chemin

Un des aspects que je préfère dans mon métier, l’un de ceux qui me rappellent que je suis vraiment médecin de famille, c’est de voir mes patients devenir parents. Suivre les grossesses, puis les bébés, puis les voir grandir et voir la famille s’organiser. Je trouve ça fabuleux de voir la diversité des itinéraires par lesquels passent mes patients pour construire leur famille.

Parfois, c’est la route considérée comme classique. Presque un cliché. Rencontre, vie en commun, parfois mariage, arrêt de contraception, acide folique, grossesse, nausées, gros ventre, bébé, adieu les grasses mats et bonjour les couches à changer, les gouzi-gouzis et les traces de régurgitations sur l’épaule.

Mais finalement, cette route classique n’est pas la plus fréquente.

Souvent, il y a des déviations.
Quand Delphine a fait une fausse couche alors qu’elle était installée depuis un an avec Mathieu, ça a été super dur. Elle en a pleuré longtemps. C’était il y a quatre ans. La semaine dernière, j’ai vu sa petite Juliette, 2 ans, accompagnée par son papa Clément, Mathieu ayant quitté le paysage depuis un bout de temps. C’est Juliette qui m’a raconté, toute contente, que sa maman avait un bébé dans son ventre.
Parfois, la route réserve de sacrées surprises. Il y a 10 ans, on a clairement expliqué à Paul et Nathalie qu’ils étaient stériles. Leur fils a aujourd’hui six mois. Comme c’était  pour eux impossible que Nathalie soit enceinte, même sans règles, fatiguée et nauséeuse, on a découvert la grossesse à 4 mois passés, c’était assez rigolo.
Il y a aussi des routes qui passent par des paysages exotiques et lointains. Tout le cabinet médical a retenu son souffle dans les suites du tremblement de terre en Haïti. On savait que deux de nos patients étaient partis y chercher leur fils. C’était déjà leur fils, ils le connaissaient depuis plus de deux ans, ils nous avaient déjà montré les photos. Heureusement, ils n’ont pas été blessés. Mais il a fallu 6 mois de plus pour que Théo vienne habiter en France avec eux. 
Parfois, la route est longue, la grossesse se fait attendre. Certes, arrêter sa contraception, ça ne veut pas dire qu’on va tomber enceinte aussitôt. Mais quand ça traîne trop, on y met du médical. Beaucoup de médical. Des courbes de température, des prises de sang, parfois un glamourissime test post-coïtal, et puis encore des prises de sang, et des injections, et des échos… 
Des parcours d’obstacles dans ce genre pour fonder une famille, j’en ai vus. 
Mais l’un des pires, c’est celui de Laetitia et Fred. Ça fait longtemps que leur projet de bébé est réfléchi et décidé. C’est qu’il fallait mettre des sous de côté, histoire de pouvoir financer les aller-retours à la clinique, les consultations, les prises de sang, les tests génétiques, les médicaments… C’est pas donné, tout ça. Et puis en terme d’organisation, il faut trouver des excuses pour s’absenter du travail du jour au lendemain parce que l’insémination, c’est demain, et que la Belgique c’est vraiment pas tout près.
Parce que oui, petit détail. Fred, c’est Frédérique, pas Frédéric.
Fred et Laetitia n’ont pas le droit d’adopter, parce qu’elles s’aiment et vivent ensemble, mais sont deux filles.
Pour la même raison, elles n’ont pas accès à la procréation médicalement assistée en France.
Alors elles ont décidé d’aller en Belgique pour mettre leur bébé en route, malgré les nombreuses contraintes que ça engendre.
Il fallait faire des prises de sang, des sérologies à répétition.
Il fallait des échos à J10 et J12 de chaque cycle, pour chaque insémination.
Elles ont été en Belgique une bonne quinzaine de fois en tout, mais pour le reste, on a tout fait sur place.
J’ai un peu hésité quand elles m’ont demandé les ordonnances. Pas sur la question de faire les ordonnances ou pas, mais sur la question du NR. NR, c’est pour Non Remboursé. C’est pour signaler qu’on est en dehors des recommandations officielles pour une prescription, et que la sécurité sociale ne remboursera pas les soins. Je suppose que j’aurais dû le noter dans ce contexte. En fait j’en sais rien, je ne sais pas s’il y a vraiment une règlementation concernant tout ça. En tout cas, je n’ai pas noté NR. Le labo et le radiologue se sont un peu étonnés que les examens ne soient pas pris en charge à 100%, comme c’est l’usage pour la procréation médicalement assistée. Fred a joué l’ingénue une ou deux fois, et ils ont arrêté de poser la question. La sécu n’a rien dit. Tous les examens que j’ai prescrits ont été remboursés. 
Ça me va très bien comme ça. Et si je suis convoquée par le médecin conseil de la sécu, je lui expliquerai mon point de vue. 
Je ne vois pas pourquoi les couples de deux hommes ou de deux femmes ne pourraient pas avoir d’enfants. La preuve, certains et certaines en ont déjà. Et je ne comprends pas où est le problème. 
Les opposants à l’homoparentalité disent mettre en avant le bénéfice de l’enfant. Ils brandissent le spectre d’une mise à l’écart de ces enfants grandissant dans des familles atypiques, ou celui de difficultés de construction psychique, parce que certains psys disent que Freud a dit que ça pouvait pas marcher s’il n’y avait pas un papa et une maman. 
Mouais. 
Sauf que plein d’autres psys s’accordent à dire que les enfants trouveront toujours une figure masculine et une figure féminine dans leur entourage, même avec des parents du même sexe, et que ce n’est pas ça qui va les empêcher d’avoir un développement psychique et émotionnel normal.
Et que les études disponibles sur le sujet ne montrent pas de différence entre les enfants élevés dans des familles avec parents hétéros, et ceux élevés dans des familles homoparentales. 
Tout ce raisonnement, il repose sur un argument qui ne tient pas. Sur un soi-disant principe de précaution du « ça pourrait éventuellement peut-être être plus difficile alors il vaut mieux pas ». 
Si on veut être logique, il faut alors interdire l’adoption et la procréation médicalement assistée à plein de monde. Aux pauvres (ben oui, élever un enfant ça coûte cher, et puis on sait bien que les pauvres deviennent plus souvent délinquants et chômeurs, on ne va pas imposer ça à un enfant!). Aux handicapés (Brrr, des parents sourds, ils n’entendraient même pas pleurer leur bébé, ce serait hyper dangereux!). Aux fumeurs (parce que les enfants exposés au tabagisme passif sont plus à risque de bronchiolite et d’asthme). Aux gens malades (parce qu’il faut être en forme pour s’occuper d’enfants). Et ainsi de suite. 
Refuser le droit d’avoir des enfants à un couple simplement parce que c’est un couple formé de deux personnes de même sexe, c’est purement et simplement de la discrimination. On ferait la même chose pour les aveugles ou les chômeurs, tout le monde crierait au scandale, et à raison. 
Des itinéraires pour construire sa famille, il y en a autant que de familles. Nous sommes tous différents, et cette diversité fait la richesse de nos sociétés humaines.
La route pour devenir parent est déjà suffisamment difficile comme ça. Je trouve injuste d’y ajouter des obstacles et des sens interdits à des couples qui s’aiment et souhaitent donner un foyer à un enfant. 
Pour Fred et Laetitia, le chemin continue : après quatre inséminations, Fred est enceinte de 6 mois, et tout se passe très bien.
J’espère vraiment que si, dans quelques années, elles souhaitent donner un petit frère ou une petite soeur à leur aîné(e), le chemin qu’elles auront à emprunter sera devenu un peu plus facile. 
 
 
PS: une réflexion intéressante par ici, et un témoignage émouvant par là
 
 
 

Un jour avec

Il y a des jours « sans ». Heureusement, il y a les jours « avec », ça s’équilibre.

Aujourd’hui c’est lundi, et j’aime pas les lundi. En plus je suis de garde, et j’aime pas trop ça non plus.

Mais aujourd’hui est un jour avec.

J’arrive au boulot, 8h, un message d’une patiente, qui aimerait que je la rappelle. Elle est enceinte, comme elle l’espérait depuis 6 mois, veut savoir si elle doit venir, a l’air d’avoir pas mal de questions. On fixe un rendez vous pour discuter tranquillement de tout ça dans une dizaine de jours.

Les consultations débutent. Je parle sevrage des antidépresseurs avec Annie, qui a trouvé un nouvel équilibre après un divorce, un déménagement, un changement de travail. J’explique à Edouard que non, la reprise du volley avec sa tendinite d’épaule, ce n’est pas la meilleure idée du monde. Tiphaine vient pour son renouvellement de pilule, elle la prend en continu depuis l’an dernier et a dit au revoir aux migraines pendant les règles.

Consultations tranquilles, rythme de croisière, j’ai même cinq minutes pour faire un tour sur internet. Mon « jour sans » me vaut des tas de précieux conseils. De quoi me remotiver pour tenir la barre : gentille mais pas bonne poire.

Téléphone, ma secrétaire. Une patiente vue par ma collègue la semaine dernière appelle, elle veut un traitement plus fort, celui prescrit ne suffit pas, et sa fille a la même chose. Je reste zen, sûre de mes nouvelles résolutions. J’explique que je ne peux pas faire d’ordonnance sans les voir, et qu’il serait plus logique qu’elle prenne rendez-vous avec ma collègue le lendemain. Et je ne cède pas pour les rajouter sur mon planning sur l’heure du déjeuner.

Manon est enrhumée, Pierre a de la fièvre. La maman est en déplacement, c’est le papa qui les amène, et il n’est pas peu fier d’avoir tout bien géré!
Daniel s’est fait une entorse de cheville, mais ne sait pas trop comment… C’est que samedi, c’était l’enterrement de vie de garçon de son meilleur ami, les souvenirs de la soirée sont un peu flous. Heureusement le mariage n’est qu’en août, d’ici là ça devrait aller.
J’entends Charles pleurer dans la salle d’attente. Ses parents ont des cernes jusqu’en bas des joues, pas facile de trouver le rythme avec un bébé de 15 jours. RGO, coliques? Il pleure beaucoup, même pendant les tétées. Beau bébé en pleine forme à l’examen, mais ses parents ne savent plus quoi faire face à ses pleurs. Gaviscon pour voir si ça change quelque chose, et de toute façon je le revois la semaine prochaine pour le peser et refaire le point. Incertitude et petit sentiment d’impuissance, mais pas d’inquiétude : Charles va bien, ses parents se soutiennent l’un l’autre et semblent rassurés en partant.
Marcel, 65 ans, a 39 de fièvre depuis hier. Le coeur est rapide, irrégulier, je sors l’ECG. Marcel n’a pas un gabarit compatible avec la ceinture ECG, tellement pratique pour la majorité des patients, mais qui atteindrait largement son point de rupture chez lui. Je démêle les anciennes électrodes-ventouses en discutant tranquillement. On parle jardinage, je le fais rire en lui racontant que j’ai desherbé au pif hier, ne sachant pas lesquelles étaient les mauvaises herbes. Il se moque un peu, ça détourne son attention pendant que je me bats avec ces fils plein de noeuds. L’ECG n’est pas inquiétant, pas d’arythmie, seulement la fièvre qui accélère son coeur, et quelques extrasystoles. Explications, prescriptions.

L’heure de manger. Pour une fois, on a le temps de discuter avec mes collègues, de parler un peu des patients, des vacances prévues, des investissements pour le cabinet.
Téléphone, une patiente qui devait reprendre après arrêt de travail, mais pas moyen d’adapter son poste selon sa chef, donc inaptitude temporaire prononcée par son médecin du travail. Je l’ai vue vendredi pour sa reprise, j’accepte de prolonger son arrêt sans la revoir aujourd’hui, prochain rendez-vous dans deux semaines.
On papote encore un peu avec les collègues, mais je guette l’horloge pour reprendre à l’heure.

14h. Béatrice s’est retourné deux doigts en chahutant avec ses enfants. Entorse, je lui bricole une attelle. C’est elle qui me dit « ah ben non, pas 23 euros, vous avez oublié de me compter l’attelle! Vous serez jamais riche! » et me pousse à chercher la bonne cotation.
Théo vient pour ses deux ans, il imite très bien le chat et range tous les cubes avant de partir.
Anne Marie vient pour sa prolongation. Souffrance au travail, elle ne sait plus où elle en est, ça fait 4 fois qu’elle me raconte les mêmes vexations et les mêmes SMS de son patron. Mais elle commence à apercevoir un autre horizon possible, me parle d’inspection du travail, de chercher autre chose… Prolongation, on se revoit dans 8 jours.
La secrétaire veut me rajouter deux rendez-vous. Pas de critère de gravité, je n’ai plus de place aujourd’hui, soit ça attend, soit c’est avec ma collègue. Et j’arrive à ne pas culpabiliser.

Autres consultations, autres histoires. Conjonctivite pour Emilie, séquelles du match de foot du dimanche pour Thibault. Je suis très nulle pour examiner les genoux, mais là j’ai une excuse en or, il est beaucoup trop enflé et douloureux pour faire quoi que ce soit. Rien de cassé, attelle, et à revoir une fois l’oedème disparu.

Adeline arrive, avec sa petite Léa, toute neuve, un mois tout juste. Un peu de fatigue, une épisio douloureuse, mais une super sage-femme qui l’a aidée à gérer tout ça. Adeline ne savait pas si elle allait allaiter, mais finalement elle adore ça. Et Léa aussi, vu la courbe de croissance. J’avais prévu du temps pour les voir toutes les deux, quasiment une heure, on a le temps de se poser, de parler allaitement, rythme, vécu de la naissance et des premières semaines, vaccins à prévoir.
Sortie de classe, l’heure des certifs. Je parle surpoids avec Vincent dont l’IMC grimpe, croissance avec Damien qui se trouve trop petit.
Je parle surpoids aussi avec Jean. Lui ne vient pas pour un certif. Il avait tenté sans succès la demande de renouvellement par téléphone pour son kardegic, sa pravastatine et son bisoprolol. Finalement on passe une demi-heure à discuter. Il espérait que l’endocrinologue aurait une pilule miracle pour lui faire perdre son ventre, il a vraiment été déçu du rendez-vous. Il est par contre très fier de sa première petite fille, Léa, que j’ai vue deux heures avant. Me demande comment elle va, combien de temps sa maman va l’allaiter. Je retourne la question, comment il la trouve, sa petite-fille? Ça m’assure une bonne minute trente de gagatage grand-paternel et zéro entorse au secret médical. Pour le poids, après réflexion, il aimerait venir avec sa femme pour discuter des repas, après tout c’est elle qui cuisine. Pas de problème. Il veut un renouvellement pour six mois. Je le regarde en souriant, il soupire un peu, « bon ben d’accord, trois mois alors ».

Axel débarque avec sa mère et sa soeur. Débarquement, car c’est un phénomène! 5 ans, curieux de tout, n’arrête pas de causer et de faire ces remarques innocentes et percutantes que seuls les enfants peuvent se permettre. Me demande mon nom pour me dédicacer un dessin, et me regarde avec des yeux ronds comme des billes quand je lui donne la réponse « c’est ton VRAI nom, ça?? ». En partant, il me fait un câlin pour me dire au revoir avant d’agiter joyeusement la main.

Je devrais être à l’heure pour ma garde de ce soir, j’ai déjà capté la ligne de la maison médicale au cas où le 15 m’appelle.
Dernière consultation. Le mari d’une patiente, je ne le connais pas. Vient pour une bronchite, on discute un peu pour compléter le dossier. Il fait de la course à pied et s’attaque à une préparation de marathon. 40 ans. Je parle épreuve d’effort, il me dit qu’il trouvait justement que l’examen pour le certif de sport fait comme ça au stade au moment des inscriptions au club du patelin d’à côté, ça lui semblait un peu léger. Je pense qu’on devrait bien s’entendre.

Trois messages du secrétariat ce soir, trois coups de fil. Deux pour dire qu’une enveloppe est prête, un pour fixer un rendez-vous. Ça me semble raisonnable.

Je pars pour ma garde. C’est calme, un seul patient, ça me laisse le temps de faire un tour des blogs, un peu de compta, de répondre à mes mails, avant de rentrer enfin chez moi.
Un peu fatiguée, 16h de boulot dans les pattes, mais contente de ma journée.

Aujourd’hui était un jour « avec ».

Bien sûr, certaines consultations sont plus dures que d’autres et vont suffir à transformer un jour avec en jour sans.
Aujourd’hui j’ai eu plein de pédiatrie, des patients pas trop malades, pas de gros conflit, pas d’urgence à gérer, ça aide.
Mais surtout, j’ai eu en tête les remarques reçues suite au dernier billet, échangées sur le blog, sur twitter et dans la vraie vie.
Je n’ai pas laissé ma nullité d’examen des genoux entorsés devenir le point le plus important de ma journée (j’ai jamais su chercher un Lachman, je pense que je ne saurai jamais, mais avec un interrogatoire détaillé et les bouts d’examen clinique que je sais faire, mes patients et moi, on s’en sort).
J’ai géré mon emploi du temps un peu différemment, sans culpabiliser quand ma collègue m’a dit ce midi « ah ben cet après-midi je vois trois de tes patients que t’avais pas le temps de voir! ».
J’ai régulé le rythme des consultations, pour prendre le temps nécessaire, sans pousser les murs pour rajouter du monde.

Et j’ai choisi de faire d’aujourd’hui un jour « avec ».

Merci à tous ceux qui m’y ont aidée.