Contraception mineure anonyme

Mon challenge d’octobre, c’est de paramétrer mon logiciel de télétransmission pour faire facilement les cotations des consultations contraception pour les mineures de 15 à 18 ans qui demandent l’anonymat.

Pour celles dont les parents sont au courant, on peut continuer de faire comme d’habitude. Et en tiers payant intégral pour la fameuse « première consultation contraception mineure à  46€ », sous le code CCP, à partir de novembre 2017.

Pour celles qui demande l’anonymat, normalement c’est simple, la démarche est décrite ici . En pratique ça se complique un peu, vu que le numéro de sécu anonyme à utiliser change selon le lieu où on exerce… Et donc le numéro de caisse.

 

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La recette est la suivante

NIR anonyme à utiliser = 2 55 55 55 CCC 042/XX

CCC = numéro de la caisse de rattachement du professionnel de santé. Pour Nantes par exemple c’est 441. Ailleurs, ben… ça dépend de quelle caisse vous dépendez. Généralement, le professionnel de santé le sait. En cas de doute la listes est ici : Liste des caisses gestionnaires du régime obligatoire. Téléchargeable là, ORGANISME OBLIGATOIRE, sinon.

XX = clé de contrôle. C’est du pur truc administratif, et pour le trouver il faut aller par là. Vous tapez le 2 55 55 55 + votre numéro de caisse + 042 et ça vous donne le XX.

Et TADAAAAA!!! Vous avez obtenu le NIR anonyme à utiliser pour les consultations de contraception des mineures qui ne souhaitent pas que leurs parents soient au courant.

Par exemple pour la caisse de Nantes : 2 55 55 55 441 042 12

Y’a plus qu’à paramétrer votre logiciel de prescription…
Pour ça, déjà plein d’infos par ici et aussi par là.

Les grands principes :

  • Soit feuille de soins papier, soit FSE en mode dégradé (vu que par principe on n’utilise pas la carte vitale de la patiente).
  • code EXO 3 pour être intégralement payé par la CPAM : cocher « soins particuliers exonérés » dans les réglages de l’acte, donc tiers payant AMO intégral (sur FSP indiquer « n’a pas réglé la part obligatoire ET n’a pas réglé la part complémentaire).
  • indiquer la date de naissance de la patiente et le fameux NIR anonyme

 

Je teste ça et je complète l’article!

Merci beaucoup à @hipparkhos, @10Lunes, @NiSniF et @RichardTalbot !

(et un jour peut être il y aura un numéro UNIQUE national, diffusé partout, ou au moins un moyen simple de trouver le fameux NIR anonyme… parce que même en appelant ma CPAM ils n’ont pas su me dire!)

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Volontariat obligatoire

Hier soir, c’était le planning de garde.
Alors à 20h45, une fois la journée de consultations terminée, les papiers faits, les coups de fils passés, j’ai rangé mes petites affaires, et je suis partie, dans la joie et la bonne humeur (presque) retrouver les collègues du secteur à 20 bornes de là. C’est l’occasion de rentrer chez moi après minuit, et ça c’est pas glop. Mais c’est  aussi l’occasion de voir les collègues, et ça c’est plus glop.  Mais on ne les voit pas tous. Hier soir, par exemple, sur les 54 médecins du secteur, on était moins de 25. Et y’en a 18 qu’on a jamais vu.e.s.

Pourtant, on a de la chance.
On a une chouette MMG (maison médicale de garde). Dans des locaux propres, bien équipés. Les patients appellent le 15 avant de venir, les régulateurs régulent, nous envoient seulement les patients qui le nécessitent. Nos gardes se terminent à minuit. Le samedi et les dimanches et fériés, il y a en plus un médecin d’astreinte, jusqu’à 20h, pour faire les visites incontournables, là encore régulées par le centre 15. Et sur le secteur, on est 54 médecins. Donc en théorie, c’est moins d’une garde par mois. Tranquille.

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Mais ça, c’est la théorie.

En pratique… En pratique, hier soir, une vingtaine de médecins présents, d’autres qui avaient donné quelques dates possibles, et quelques remplaçants.

Faut dire que les astreintes, c’est chiant. Le secteur est grand, on fait des bornes, surtout quand on n’habite pas dans le secteur. Ça m’est arrivé plusieurs fois de dépasser les 200km sur une astreinte. Et comme on compte les kilomètres depuis la MMG et pas depuis notre domicile, c’est pas « rentable » (j’habite à plus de 40km). Pour une journée bloquée, qu’on passe dans la voiture et pas en famille, ni au bord de la mer ou au ciné, c’est dans les 200 ou 300 euros max (et faut déduire les charges perso, là dessus, évidemment).
Alors personne n’aime les astreintes. On est une quinzaine à en prendre, et certain.e.s en font vraiment souvent.

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Et puis les gardes… Pour certaines, c’est la foire d’empoigne.  Un samedi de midi à minuit, en hiver, c’est facilement 25 patients, à presque 50 euros la consultation. Ça fait une sacrée journée, mais clairement, les recettes de la journée motivent. Et attirent les remplaçants.  Bizarrement, pour certains soirs de semaine, ou pour le 24 décembre, c’est beaucoup plus difficile.
Hier soir,  quand on est arrivé au 24 décembre, ça a duré 10 minutes. Dix longues minutes de silences embarrassés, de « non moi je peux pas », de « j’ai déjà fait le réveillon l’an dernier ». Forcément, celles et ceux qui étaient là avaient à peu près tous déjà fait des Noëls ou des réveillons des années précédentes. Toujours les mêmes têtes. De moins en moins nombreuses.

J’ai eu de la chance. Quelqu’un a craqué avant moi. Je ne serai pas de garde cette année à Noël. Mais je trouve très injuste que ça se soit joué entre celles et ceux qui avaient fait l’effort de venir.

L’organisation de la permanence des soins est particulière. C’est une obligation déontologique. Mais la participation au tableau de garde (dans notre secteur en tout cas, et légalement je crois) est basée sur le volontariat. On ne peut pas forcer les médecins à prendre des gardes. Sauf cas exceptionnels et réquisition. Mais il faut compléter le tableau de garde. Déontologiquement parlant, on ne peut pas laisser de dates sans personne. Alors les volontaires bouchent les trous, même sur des dates qui ne les arrangent pas. Pendant que d’autres restent tranquilles chez eux, ou ont juste donné une liste de quelques dates qu’ils.elles veulent bien prendre.

C’est un peu démotivant. Surtout quand parfois, dans mon entourage, on me dit que je suis trop bête de le faire si je suis pas obligée.

Je sais qu’on est privilégiés, maitenant. Que le système de gardes « à l’ancienne » était bien plus contraignant. Que c’est important pour nos patients, et important pour nos collègues régulateurs, qui galèrent bien assez comme ça.
Mais je sais aussi que j’ai mes limites. Que tout ça est un équilibre bien précaire, à cheval sur ce concept bancal de volontariat obligatoire.

Et que l’injustice du système « qui sera la plus bonne poire » me pèse toujours autant.

Les dessous des sous

« Les médecins, ces nantis qui roulent en Porsche » versus « On est mal payés, on n’a pas de sous ». Je ne me reconnais dans aucun des deux clichés…

Généraliste nanti faisant ses comptes en fin de journée dans l'imaginaire collectif.

Généraliste nanti faisant ses comptes en fin de journée dans l’imaginaire collectif.

On n’est pas du tout MAL payés, faut pas exagérer. Mais On n’est pas (tous) des nantis non plus. Et les histoires de revenus des médecins, c’est pas si simple que ça. D’abord parce que pour le moment c’est (malheureusement) compliqué (voire impossible selon les régions) de faire de la médecine générale autrement qu’en libéral.
Et libéral, ça veut dire pas de salaire. 
Donc les « revenus » des médecins généralistes, c’est pas ce qu’ils mettent sur leur compte. C’est ce qui leur reste une fois enlevées toutes les charges, et y’a comme une différence entre les deux.

Le montant initial (recettes) et ce qui reste à la fin (bénéfice) dépendent beaucoup de la façon de travailler du médecin. Plages de consultation, nombre de patients par jour, degré de bonne-poiritude, activités complémentaires…
Mais aussi des conditions de travail. Loyer (je tire mon chapeau aux parisiens, qui sont bien handicapés sur ce coup-là), secrétariat, femme de ménage, charges diverses.

J’essaye d’en parler avec mes externes, parce que même si on ne fait pas médecine pour ça, c’est quand même important de pouvoir se projeter. Et que perso, je n’ai jamais compris cette drôle de manie française de pouvoir discuter de sa toux et de ses crachats, ou de son opération d’ongle incarné partout avec n’importe qui, mais par contre « houlala faut pas parler de combien on gagne, c’est pas poli! ».
Alors comme docteurmilie et docteurgécé cette année, comme Borée il y a quelques années, et comme zigmundoph régulièrement pour les ophtalmos, voilà ma balance à moi.

Les recettes :

Situons le contexte : je travaille les lundi, mercredi, vendredi, et un samedi matin sur deux au cabinet médical. Des bonnes journées, arrivée 8h15, départ 20h quand c’est la fête, 21h trop souvent, parfois après (mais je me soigne). En moyenne dans les 25 patients par jour. Je prends à peu près 7 ou 8 semaines de congés (pas payés, par définition!) par an.
Je suis d’astreinte le samedi ou le dimanche, en moyenne une quinzaine de jours sur l’année, plus environ 4-5 gardes par an à la maison médicale de garde.
En dehors de ça j’interviens un peu au Réseau Asthme BPCO pour de l’éducation thérapeutique. 
Et je suis maître de stage et intermittente du spectacle chargée d’enseignement à la fac.
Ah, et je ne touche pas la ROSP parce que j’ai refusé de la percevoir.

Pour 2014
Honoraires (donc les consultations et les gardes) + 2400€ d’indemnités de maîtrise de stage : 104704.  Dont 8400 € que j’ai rétrocédés à mes remplaçants, en fait.
Gains divers (tout le reste) : 6220
Et comme je suis installée et que j’ai 2 collaboratrices, il faut y ajouter ce que je touche comme redevance de collaboration de leur part (en gros, leur participation aux frais du cab) : pour 2014 : 18000€

Soit en tout, dans les 121000€ de recettes.

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Youhou!!
Mais en fait c’est PAS DU TOUT ce qui reste à la fin!

Les dépenses:

Bon alors j’annonce : j’ai BEAUCOUP de charges. A chaque fois que j’en parle ça fait peur. MAIS c’est aussi (en bonne partie) lié à des conditions de travail confortables…
En pratique, je suis locataire, mais j’ai un très grand bureau (un bureau de 15m2 + une salle de consultation de 12m2). Surtout, au cabinet médical, pour 4 médecins à travailler chacune 3,5j/sem, on a 2 secrétaires ET une entreprise pour le ménage ET un secrétariat téléphonique pour les jours où les secrétaires ne sont pas là. Donc je ne réponds JAMAIS directement au téléphone #LeLuxe.

Je ne vais pas tout détailler (parce que c’est très chiant), mais en gros ça donne ça :

Charges du cabinet : en tout (loyer + salaires et charges sur salaires + charges diverses, allant de l’électricité aux essuie mains en passant par les gars qui viennent tondre la pelouse ou le rachat d’ordinateurs qu’on nous a volés) : 51402€.  #Aïe.
(bon, alors c’est pas que mes charges pour moi toute seule, du coup, c’est mes charges pour moi + la moitié de chacune de mes collaboratrices… oui au cab on est 2 associées et 2 collaboratrices. Mais même, hein, ça fait beaucoup, je sais.)

Après, y’a les charges personnelles.
La CARMF (retraite) – 10000€ (à qui je dis adieu, parce que je ne les reverrai probablement JAMAIS)
L’URSSAF (allocs familiales (pas beaucoup parce que conventionnée), CSG et CRDS)- 4400€
La prévoyance, les trucs à payer pour espérer toucher un tout petit peu de sous si je tombe malade ou quand je serai vieille et que je ne toucherai rien de la CARMF : dans les 3500€
Et après y’a tout le reste du bazar : la comptable, l’AGA, les primes d’assurance de ceci cela, les frais de véhicule (et en astreinte je roule beaucoup), les cotisations à différents syndicats et organisations professionnelles (SMG, CGELAV, SNEMG…)…

Tout ça fait qu’en tout, mes dépenses sur 2014, ma comptable me dit que c’est 75889€.

Du coup, à la fin, il me reste 45000€, grosso modo.

Alors après y’a des trucs comptables que je pige pas, les déductions diverses, mais en tout cas là pour 2014, le chiffre de revenus 2014 que ma comptable me dit de mettre sur ma déclaration d’impôts, c’est  39 687€.
Ah si, faut ajouter mon salaire d’intermittente du spectacle à la fac, dans les 1600€ par an (mais c’est du salaire donc pas dans la 2035) pour un nombre d’heures réelles que je me refuse à compter parce que ça me déprimerait.

Donc voilà, on arrive à un peu plus de 41 000 par an. Donc si on divise , environ 3440 par mois (avant impôt sur le revenu évidemment). Ce qui n’a plus rien à voir avec les 121000€ du début, donc…

Bibidibabidibou!  (alias

Bibidibabidibou!
(alias « ben mince, j’avais plus de sous que ça tout à l’heure! »)

Alors vraiment, je ne me plains pas. C’est  très confortable, comme revenus, hein. Mais ça correspond à facile 40h de consultations par semaine + gardes et astreintes + toutes les heures invisibles (formation, compta, gestion du cabinet médical, heures passées à essayer de joindre des confrères fantômes sur mes jours de repos) + les heures à la fac + les heures à penser aux patients et aux responsabilités que je suis pas toujours certaines d’assumer comme il faut.
Donc ça ne me semble pas non plus délirant.

Vous pouvez aller voir ce que ça donne chez docteurmilie, qui bosse en collaboration libérale en Seine Saint Denis, ou chez docteurgécé, remplaçante. Vous verrez que ça peut être très différent d’un contexte à l’autre. L’important, c’est d’y trouver son compte, et surtout, de savoir dans quoi on s’engage avant de signer.

Je suis censée faire quoi, là?

J’ai la chance d’exercer le métier que j’ai choisi. Dans des conditions très favorables.
On est en 2015, on a plein de moyens pour soigner nos patients, plein de médicaments (y’en a même plein de nouveaux qui sortent tous les mois).
Sans contrainte financière, parce que j’exerce en France, et que c’est pas comme aux Etats-Unis, chez nous on ne demande pas leur carte bancaire aux gens avant de voir si on peut les soigner.

J’ai beaucoup d’admiration et de respect pour celles et ceux qui n’ont pas cette chance. Pour les vétérinaires, qui doivent gérer tant et tant de choses avec des contraintes financières qui jouent un rôle parfois majeur dans l’équation. Pour les soignants dans des pays moins favorisés, où les médicaments ne sont pas forcément disponibles. Voire où l’électricité et l’eau courante ne sont pas forcément disponibles, d’ailleurs…

Mais de plus en plus, depuis 8 ans que j’exerce en médecine générale, je me retrouve coincée. Je sais ce que j’ai à faire, je devrais pouvoir le faire, mais en fait non.

Certaines vaccinations ont une balance bénéfice-risque démontrée et solide chez les nourrissons. C’est mon travail de proposer ces vaccinations aux parents, de discuter avec eux des vaccins obligatoires, recommandés, utiles ou pas. Sauf qu’en ce moment, c’est le festival des ruptures de stock. Plus de vaccin pentavalent disponible. Et même les ROR disparaissent petit à petit de certaines pharmacies, et les hexavalents commencent à manquer. Et d’après les infos disponibles, pas de perspective de retour à la normale avant plusieurs mois.
Je suis censée faire quoi, là? Forcer les parents à faire des vaccins qu’ils ne souhaitent pas parce que ce sont les seuls qui restent? Ne pas vacciner les nourrissons, et croiser les doigts très fort pour qu’ils ne choppent pas la coqueluche? Et quand il faudra faire les papiers pour leur entrée à la crèche et qu’ils ne seront pas vaccinés, je ferai quoi?

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Le manque de moyens chronique de l’hôpital, les départs non remplacés, font que les temps de traitement des courriers explosent. Certains se perdent, ou arrivent 3 à 6 mois après la bataille. Souvent, ça se passe bien, on s’est renseigné entre temps, après tout on commence à avoir l’habitude… Parfois il y a des couacs, comme ce « au fait, oui, faudra bien l’opérer de son coeur » qui n’a jamais été envoyé.
Et le manque de moyens ne concerne pas que le personnel de secrétariat. Chez les soignants c’est pareil. Tout le monde est sur les nerfs, tout le monde est débordé. Ça fait 6 jours que j’essaye d’avoir au téléphone un confrère pour organiser la prise en charge d’un patient. Je n’arrive à joindre personne. « Il vous rappelera », qu’on me dit, mais j’attends toujours.
Je vais finir par devoir organiser les choses autrement. Moins bien. De façon moins adaptée pour mon patient. Juste parce que personne ne m’aura rappelée. (et accessoirement, comme une débile, j’aurai passé ma journée de repos à attendre qu’on me rappelle parce que j’ai promis à mon patient de le tenir au courant).

Les délais pour les examens complémentaires de base ou les avis de spécialistes s’allongent de plus en plus. Actuellement chez moi, pour avoir une échographie, il faut compter 15 jours. Même en appelant moi-même (ce qui me prend un temps fou). Et le cabinet le plus proche ferme en fin d’année, sans repreneur. Alors je me retrouve à envoyer aux urgences des patients que j’aurais pu prendre en charge autrement. A laisser mes patients en arrêt de travail, parce qu’ils ont besoin d’une infiltration et que le premier rendez-vous disponible c’est dans deux mois. A faire du moins bon travail, qui coûte plus cher à la société.

On est en 2015, on a plein de moyens pour soigner nos patients. Plein de technologies innovantes. Mais personne pour interpréter les examens. Plein de nouveaux médicaments inutiles qui sortent, mais des ruptures de stock en pagaille pour des valeurs sûres indispensables.

Alors bien sûr, je me dis que malgré tout, j’ai de la chance. Que pour l’instant, que mes patients soient très aisés ou sans un rond, on va pouvoir soigner leur cancer avec les mêmes médicaments. Que je n’en suis pas encore à devoir aller ramasser des plantes le matin pour compenser les médicaments que je n’ai pas. Qu’il faut relativiser un peu, qu’on est très loin des conditions de soins disponibles dans la majorité du monde. Que je tombe dans le « c’était mieux avant » qui n’est pas très constructif.

Je ne sais pas si vraiment, c’était mieux avant.
Mais je sais que ce qui vient, ça me file un peu la trouille.

 

PS: oui, je sais, je radote complètement. Cigare fleur porte, citron clé ballon, je suis pas encore démente, mais la situation est tellement désespérante que soit je radote, soit je vide mes comptes épargne et je me casse loin.

Tous les chemins mènent à la foufounologie

J’ai un sens de l’orientation tout pourri. Par exemple, ça fait 16 ans que je fréquente ma fac, et je suis toujours incapable de trouver les bonnes salles du premier coup.
Les directions, les carrefours, c’est pas mon truc.

Mais il y a un domaine dans lequel, quel que soit le chemin que l’on choisit, on arrive à destination sans problème. Et ça, c’est quand même génial.

Ce domaine, c’est la santé des femmes.

Bon, si vous êtes une femme et que vous avez une fracture de l’orteil, ça compte pas.

Je parle ici de femmes qui vont bien, et qui ont simplement besoin d’une contraception, ou sont enceintes, ou ont été enceintes, ou ont plus de 25 ans et ont un frottis de dépistage à faire tous les trois ans…
Pour ces femmes là, tous les chemins mènent au même résultat.

Sage-femme, gynécologue, généraliste : vous avez le choix.

La seule différence, c’est le paysage sur le chemin. Et ça, c’est à votre préférence. Encore faut-il savoir que ces trois chemins existent, et qu’ils mènent au même endroit.

Alors sur une idée de DocteurGécé, et avec l’aide de 10lunes, la talentueuse Gélule a été embauchée pour mettre ça en image. Une femme, et des panneaux indicateurs, qui pour une fois, indiquent le chemin et pas la destination.Affiche profs santé

L’image est téléchargeable en grand ici, et pour ceux qui veulent l’imprimer en A3, ici pour le haut, et pour le bas. Vous pouvez la mettre dans votre salle d’attente, en parler autour de vous : l’important, c’est que le message passe.

Et pour retrouver d’autres billets sur le même thème, vous pouvez aller faire un tour chez DocteurGécé, chez 10lunes,et chez Gélule!

Rustineuse

J’ai parfois l’impression d’avoir manqué un épisode.

J’ai fait médecine pour aider les gens. J’ai appris pas mal de choses pour les soigner, et je continue d’apprendre et de travailler. En partie parce que j’aime bien apprendre de nouvelles choses. En partie et surtout parce que j’ai toujours, au fond, la peur de passer à côté de quelque chose, et de porter préjudice à mes patients. Je suis devenue maître de stage, parce que je crois qu’on fait un beau métier, et un métier nécessaire.
D’ailleurs c’est reconnu, les médecins généralistes sont le pivot du système de santé.

Voui voui voui. Ça c’était donc la fiche de poste.
En pratique, je me sens plus rameuse et rustineuse que « pivot du système de santé, médecin de famille, médecin de premier recours et coordonnatrice des soins ».

Dans ma tête c'est la voix du monsieur des actualités Pathé qui lit la définition, mais vous faites comme vous voulez

Dans ma tête c’est la voix du monsieur des actualités Pathé qui lit la définition, mais vous faites comme vous voulez

Je rustine pour tous ces patients qui ne peuvent pas s’arrêter de travailler alors que leur santé l’exige.
Pour Monsieur Clafoutis et sa tendinite d’épaule sévère, pour laquelle il a déjà été opéré. Pas de reclassement possible, trop vieux pour une reconversion, trop jeune pour la retraite. Il faut qu’il tienne encore 3 ans. Si ses tendons tiennent jusque là. En tant que « médecin de famille, médecin de premier recours, coordonnatrice de soins et pivot du système de santé », j’ai contacté le médecin conseil, le médecin du travail, le patient a revu le rhumato, a une reconnaissance de qualité de travailleur handicapé… Mais rien à faire. Et pas d’invalidité possible parce que c’était en maladie professionnelle et qu’à l’époque je n’avais pas encore lu ce génial billet de @docteurmilie. Je rustine donc pour Monsieur Clafoutis, à coups d’antalgiques, et en croisant les doigts pour que ça tienne.

Ma trousse d'urgence (elle est jolie, hein?) Dedans, des rustines de différents parfums (paracétamol, anti-inflammatoires...)

Ma trousse d’urgence (elle est jolie, hein?) Dedans, des rustines de différents parfums (paracétamol, anti-inflammatoires…)

Je rustine aussi pas mal pour Madame Chorizo, qui galère avec ses problèmes financiers et ses trois enfants, dont l’un a de sérieux troubles du comportement. Elle n’a plus de quoi payer son loyer, ne mange pas grand chose parce qu’elle paye à manger à ses enfants d’abord. Syndrome dépressif peu étonnant dans ce contexte. La sécu a égaré son attestation de salaire. Du coup elle est en arrêt depuis deux mois, mais n’a rien touché. Zéro virgule zéro euro. En tant que « médecin de famille, médecin de premier recours, coordonnatrice de soins et pivot du système de santé », j’ai appelé la sécu pour essayer de faire avancer les choses. Parce que bizarrement, manger et avoir un logement décent, c’est nécessaire pour être en meilleure santé. On m’a répondu qu’il fallait compter trois semaines de délai à partir de la réception du dossier complet et que non, il n’y avait aucune autre possibilité. Je rustine à base d’antidépresseurs, mais bizarrement, ça fonctionne mal.

A gauche, les rustines disponibles, diamètre 17 à 22 mm. A droite, image métaphorique concernant la taille du trou à couvrir avec la dite rustine.

A gauche, les rustines disponibles, diamètre 17 à 22 mm. A droite, image métaphorique de la taille du trou à couvrir avec les dites rustines dans la situation de Mme Chorizo.

Et même concernant des problèmes purement biomédicaux, c’est compliqué.
Parfois je sais quoi faire, je sais quelle prise en charge serait la plus adaptée pour mon patient, et mon patient est d’accord. Facile, quoi.
Mais les examens ne sont pas disponibles (merci les trois mois de délais pour une IRM).
Ou le médicament n’existe plus ou est en rupture (Levothyrox, Extencilline, Nocertone, Néomercazole… La liste est longue, et les équivalents pas toujours disponibles).
Ou l’IVG sera forcément par aspiration, parce que les délais de rendez-vous au centre d’IVG sont trop longs (il est où le choix, là?).

Je veux bien rustiner un petit peu. Ça fait partie du job. Trouver d’où vient le problème, et y mettre un pansement. Ça aide, ça n’est pas rien. On a déjà de la chance, après tout. Dans certaines circonstances, les rustines ne sont même pas disponibles. Ou sont des passoires.

N’empêche que le concept de « médecin de famille, médecin de premier recours, coordonnatrice de soins et pivot du système de santé », je trouvais ça sympa. Dommage qu’on n’ait pas les moyens de le faire pour de vrai. plaquepro

PS : Juste pour rire un peu, le niveau supérieur du rustinage, c’est pour la formation des futurs généralistes. 125 enseignants pour 13000 internes de médecine générale. (sans compter qu’on intervient également en deuxième cycle). 1 enseignant pour 107 internes. On est laaaaarge.

La flemme, les fantômes, et l’éducation thérapeutique.

Quand je termine ma journée, je ne rentre jamais seule chez moi, je ramène toujours des souvenirs.
De temps en temps, je rapporte du cabinet une ou deux taches qui me font songer à remettre une blouse pour travailler: éclaboussures de solution hydro-alcoolique, pipis de bébés, parfois pire en période d’épidémie de gastro (que celui qui ne s’est jamais fait vomir sur les chaussures réalise sa chance).

Le moment à risque de l'examen des nourrissons

Le moment à risque de l’examen des nourrissons

Parfois, je ramène une liste de coups de fil à passer le lendemain parce que je n’ai pas eu le temps de m’en occuper le jour même.
Souvent, comme Sachs Junior le raconte si bien, je rentre avec les fantômes de mes consultations du jour, qui continuent de tourner dans ma tête avec un goût d’inachevé. J’aurais dû dire ceci, j’aurais dû faire cela, j’aurais dû expliquer autrement. Parce que si j’avais dit, si j’avais fait, si j’avais expliqué, mon patient irait mieux, il aurait arrêté de fumer, il aurait accepté la vaccination contre la rougeole, il n’aurait pas arrêté son traitement…
Je progresse, hein, j’arrive à me dire que ce n’est pas ma faute, je ne m’auto-flagelle plus avec mon stéthoscope en rentrant chez moi. Et depuis que j’ai découvert l’éducation thérapeutique, depuis que je participe à des séances collectives, il y a aussi des soirs où je rentre chez moi avec la sensation enthousiasmante d’avoir vraiment aidé des patients.

L’éducation thérapeutique du patient, alias ETP, j’en avais un peu entendu parler pendant mes études, mais je ne voyais pas bien à quoi ça correspondait… « Oui, c’est informer, les patients, quoi, comme à l’école, mais ça on le fait tous, c’est pas notre faute s’ils ne comprennent pas! ». Jusqu’au jour où j’ai assisté à une séance collective d’éducation thérapeutique. Ce jour-là, j’ai su que je voulais faire ça. Parce que ça n’avait rien à voir avec l’école. Que ce n’était pas « juste informer les patients ». Que je venais de voir des patients qui vivaient avec leur maladie depuis des années, et qui après 3 heures d’atelier en petit groupe, parlaient de soulagement, de reprendre le contrôle sur ce qui leur était arrivé, qui étaient comme remotivés. Que ça m’a paru un peu magique.

J’ai cherché à me former. Ma première formation a été décevante, une initiation sur deux jours, très théorique. J’en suis sortie avec l’impression que finalement, l’éducation thérapeutique, ce n’était rien d’autre que de la manipulation hypocrite du patient pour lui faire croire que c’est lui qui décide alors qu’on le force à prendre un chemin décidé pour lui. Comme ça ne collait pas avec ce que j’avais vu en pratique, j’ai persévéré, et j’ai fait une autre formation, un peu plus approfondie, faite par des gens qui savaient vraiment de quoi ils parlaient. Et ça m’a parlé : « apprendre avec un soignant à se soigner quand il n’est pas là ».

C’est le patient qui choisit ses objectifs. C’est le patient qui choisit son chemin. C’est lui qui a le pouvoir.

Le patient (ici Musclor) a le pouvoir (ici le pouvoir du Crâne Ancestral)

Le patient (ici Musclor) a le pouvoir (ici le pouvoir du Crâne Ancestral)

Ça m’a parlé, parce que finalement, dans tous les cas, qu’on le reconnaisse ou pas, c’est le patient qui a le pouvoir. C’est sa santé, c’est lui qui décide, c’est lui qui prendra ou pas son traitement, qui modifiera ou pas son hygiène de vie, en fonction de ses valeurs, de ses représentations, de ses connaissances.

Notre travail en tant que soignant, surtout pour les maladies chroniques, c’est de partager les connaissances (sous forme compréhensible). Pas seulement délivrer une information, mais partir de ce que le patient sait, de ce qu’il vit, pour l’aider à construire son savoir et ses compétences concernant sa maladie.

Tous les patients ne sont pas intéressés par cette démarche. Certains préfèrent laisser les médecins et les soignants gérer leur santé à leur place. Et clairement, ça ne résout pas tout, et ça n’empêche pas que les soignants ont une part de responsabilité dans l’état de santé de leurs patients.
Mais je crois vraiment que tous les patients ont leur mot à dire sur la façon dont ils vivent leur maladie. Même si parfois, leurs représentations sont très éloignées des nôtres. Et que du coup c’est plus facile de se dire « de toute façon il ne comprend rien donc c’est pas la peine ».

J’aime toujours autant participer aux séances collectives en tant qu’animatrice. C’est l’occasion de côtoyer des soignants qui partagent la même envie, et ça fait du bien. Et surtout, j’y rencontre des patients qui discutent entre eux, partagent leurs expériences, leurs savoirs. Souvent, à eux tous, ils ont presque toutes les connaissances et compétences nécessaires, et on se contente de mettre tout ça en forme.

Je ne suis pas spécialiste en éducation thérapeutique, il me reste tant et tant de choses à apprendre. Mais j’aime ça.
Ça prend du temps (au début), ça nécessite de lâcher le pouvoir, de s’adapter, de patienter, de ne pas chercher à faire forcément rentrer les gens dans des cases. Mais voir des patients suggérer eux-mêmes des pistes d’amélioration pour leur santé, des objectifs réalistes et réalisables qu’ils ont choisis et pour lesquels il suffit de les accompagner, c’est quand même génial, et beaucoup moins fatigant que de chercher à les convaincre encore et encore.

Finalement, l’éducation thérapeutique, c’est mon petit truc de flemmarde pour rentrer à la maison de temps en temps avec la satisfaction d’un travail bien fait.

L'éducation thérapeutique : c'est amazing!!!

L’éducation thérapeutique : c’est amazing!!!