Je suis censée faire quoi, là?

J’ai la chance d’exercer le métier que j’ai choisi. Dans des conditions très favorables.
On est en 2015, on a plein de moyens pour soigner nos patients, plein de médicaments (y’en a même plein de nouveaux qui sortent tous les mois).
Sans contrainte financière, parce que j’exerce en France, et que c’est pas comme aux Etats-Unis, chez nous on ne demande pas leur carte bancaire aux gens avant de voir si on peut les soigner.

J’ai beaucoup d’admiration et de respect pour celles et ceux qui n’ont pas cette chance. Pour les vétérinaires, qui doivent gérer tant et tant de choses avec des contraintes financières qui jouent un rôle parfois majeur dans l’équation. Pour les soignants dans des pays moins favorisés, où les médicaments ne sont pas forcément disponibles. Voire où l’électricité et l’eau courante ne sont pas forcément disponibles, d’ailleurs…

Mais de plus en plus, depuis 8 ans que j’exerce en médecine générale, je me retrouve coincée. Je sais ce que j’ai à faire, je devrais pouvoir le faire, mais en fait non.

Certaines vaccinations ont une balance bénéfice-risque démontrée et solide chez les nourrissons. C’est mon travail de proposer ces vaccinations aux parents, de discuter avec eux des vaccins obligatoires, recommandés, utiles ou pas. Sauf qu’en ce moment, c’est le festival des ruptures de stock. Plus de vaccin pentavalent disponible. Et même les ROR disparaissent petit à petit de certaines pharmacies, et les hexavalents commencent à manquer. Et d’après les infos disponibles, pas de perspective de retour à la normale avant plusieurs mois.
Je suis censée faire quoi, là? Forcer les parents à faire des vaccins qu’ils ne souhaitent pas parce que ce sont les seuls qui restent? Ne pas vacciner les nourrissons, et croiser les doigts très fort pour qu’ils ne choppent pas la coqueluche? Et quand il faudra faire les papiers pour leur entrée à la crèche et qu’ils ne seront pas vaccinés, je ferai quoi?

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Le manque de moyens chronique de l’hôpital, les départs non remplacés, font que les temps de traitement des courriers explosent. Certains se perdent, ou arrivent 3 à 6 mois après la bataille. Souvent, ça se passe bien, on s’est renseigné entre temps, après tout on commence à avoir l’habitude… Parfois il y a des couacs, comme ce « au fait, oui, faudra bien l’opérer de son coeur » qui n’a jamais été envoyé.
Et le manque de moyens ne concerne pas que le personnel de secrétariat. Chez les soignants c’est pareil. Tout le monde est sur les nerfs, tout le monde est débordé. Ça fait 6 jours que j’essaye d’avoir au téléphone un confrère pour organiser la prise en charge d’un patient. Je n’arrive à joindre personne. « Il vous rappelera », qu’on me dit, mais j’attends toujours.
Je vais finir par devoir organiser les choses autrement. Moins bien. De façon moins adaptée pour mon patient. Juste parce que personne ne m’aura rappelée. (et accessoirement, comme une débile, j’aurai passé ma journée de repos à attendre qu’on me rappelle parce que j’ai promis à mon patient de le tenir au courant).

Les délais pour les examens complémentaires de base ou les avis de spécialistes s’allongent de plus en plus. Actuellement chez moi, pour avoir une échographie, il faut compter 15 jours. Même en appelant moi-même (ce qui me prend un temps fou). Et le cabinet le plus proche ferme en fin d’année, sans repreneur. Alors je me retrouve à envoyer aux urgences des patients que j’aurais pu prendre en charge autrement. A laisser mes patients en arrêt de travail, parce qu’ils ont besoin d’une infiltration et que le premier rendez-vous disponible c’est dans deux mois. A faire du moins bon travail, qui coûte plus cher à la société.

On est en 2015, on a plein de moyens pour soigner nos patients. Plein de technologies innovantes. Mais personne pour interpréter les examens. Plein de nouveaux médicaments inutiles qui sortent, mais des ruptures de stock en pagaille pour des valeurs sûres indispensables.

Alors bien sûr, je me dis que malgré tout, j’ai de la chance. Que pour l’instant, que mes patients soient très aisés ou sans un rond, on va pouvoir soigner leur cancer avec les mêmes médicaments. Que je n’en suis pas encore à devoir aller ramasser des plantes le matin pour compenser les médicaments que je n’ai pas. Qu’il faut relativiser un peu, qu’on est très loin des conditions de soins disponibles dans la majorité du monde. Que je tombe dans le « c’était mieux avant » qui n’est pas très constructif.

Je ne sais pas si vraiment, c’était mieux avant.
Mais je sais que ce qui vient, ça me file un peu la trouille.

 

PS: oui, je sais, je radote complètement. Cigare fleur porte, citron clé ballon, je suis pas encore démente, mais la situation est tellement désespérante que soit je radote, soit je vide mes comptes épargne et je me casse loin.

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3 réflexions au sujet de « Je suis censée faire quoi, là? »

  1. Bien d’accord avec cette analyse, merci de si bien l’exprimer.

    Il y a toutefois quelques nuances que j’ajouterai : les dépassements d’honoraires sont devenus fréquents. Il n’est pas rare que j’entende des patients me dire que untel ou telautre leur a demandé 500€ de leur poche pour une cloison nasale à rectifier ou une hernie à opérer. Autrefois c’était 100€… maintenant, les 100€ c’est si tu es un confrère : prix d’ami! Il ne s’agit pas là d’actes forcément dévalorisés : on m’a demandé 100€ de dépassement pour la C2 d’anesthésie de ma fille (aucun problème de santé). Pire encore, ces dépassements me semblent plus fréquents et plus forts à l’hôpital qu’en privé : ça me fait halluciner. Et le pire du pire : des enseignants du CHU demandent des dépassements d’honoraires en cash…

    C’était pour sortir de ce monde des secteurs 1 (dont je fais partie) qui ne peut pas toujours fournir le service attendu (des disponibilités rapides, des courriers rapides, etc.) mais qui sera heureux de ne pas coûter trop cher au patient (alors que la sécu nous reprochera toujours d’être trop chers).

  2. Le système marche sur la tête : 2 mois pour faire une épreuve d’effort à un angor instable ( après 3 passages aux urgences et 1 chez le cardiologue) qui a fini en syndrome coronarien aiguë pendant l’examen… Une prévention thrombo embolique pour voyage en avion par prise de XARELTO 2j avec consigne de répondre à la sécu si contrôle : je sais pas c’est mon cardio ! sauf que c’est le moi le médecin qui ai appelé pour savoir ce qui se passait ! Un ostéopathe qui m’appelle pour voir un patient coincé chez lui pour 50 E et qui chez moi passe avec la CMU !!
    Le médecin régulateur qui essaie de me dissuader d’envoyer une douleur abdominale aiguë aux urgences en ambulance car il a pas de fièvre et il a des gaz, ben ouais mais il est seul et il a mal au ventre et il peut pas conduire ! et en plus on lui diagnostiquera une cholecystite.
    En ce moment j’hallucine, ça doit être la crise de la 40aine (cf le film casse tête chinois : la vie c’est comme un broderie : avant 40 ans tout est clair et ordonné, après 40 ans on retourne la broderie et ‘est le bordel ! )

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