Résolution 2019

En cette fin 2018, je peux dire deux choses.

J’aime toujours mon boulot.

Mais je ne suis pas sûre de pouvoir continuer à le faire.

Je l’aime toujours parce que la MG me passionne. Que c’est compliqué mais tellement stimulant, que c’est génial de suivre les patient.e.s sur des années, de les voir aller mieux… ou pas, mais d’être là pour les accompagner quoi qu’il arrive. Que c’est un privilège d’être là pour entendre le patient suivi depuis plusieurs semaines pour syndrome dépressif arriver en disant, avec un timide sourire « je crois qu’il y a des étincelles de mieux ». Bref, je vais pas vous refaire le billet de la dernière fois.

Mais je ne suis pas sûre de pouvoir continuer à le faire.
Parce que même si je travaille « à temps partiel » (on peut pas mettre les guillemets en gras??) (non parce que « temps partiel », ça veut dire 3 jours par semaine pleins, un samedi matin sur 2, plus quelques gardes ou astreintes, plus le temps de formation continue, de compta et d’administratif, sans même parler du temps où j’étais chargée d’enseignement à la fac, donc largement 35 heures par semaine), même si je travaille à temps partiel, donc, je suis fatiguée.

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J’habite à une demi-heure de route de mon travail. C’est un choix, mais ça veut dire qu’en partant à 7h50 de chez moi le matin, j’arrive à 8h20. Le temps de lancer les logiciels, de regarder les bios de la veille et les courriers, j’ai pas le temps de m’ennuyer avant le début des consultations à 8h40.
Pour le moment j’ai un planning avec consultations de 20 minutes. Consignes de doubler pour les visites de petits nourrissons avec vaccins, première consultation de grossesse, et puis j’en double moi même certaines pour des patient.e.s compliqué.e.s ou certains motifs. Fin de matinée à 13h si je suis pas en retard (LOL), reprise à 14h20. Dernier créneau 19h. Donc en basique 13 créneaux le matin, 14 l’aprem (j’ai une pause dans l’apres midi pour rattraper le retard), mais généralement il y a au moins 1 ou 2 consultations « doublées » dans la journée, donc je tourne autour de 25 patients vus par jour (et j’ai une patientèle très jeune, quasi la moitié de pédiatrie, donc quasi jamais de visites). Sur ces créneaux, selon les saisons, 9 à 12 créneaux « du jour », c’est à dire qu’ils ne peuvent pas être pris à l’avance, et que les secrétaires ont des consignes sur les motifs qui justifient de donner ces créneaux là. J’ai récemment passé mon dernier créneau « hors urgence » de 19h à 18h20.
Sur le papier franchement, je me dis que c’est une belle organisation.

En pratique… en pratique, je suis à facile 10 ou 15 jours de délai pour les RDV non urgents. Généralement le planning est blindé à 10h du matin (oui, je sais, on a des petits soucis de régulation par la secrétaire), et je me retrouve à rajouter des gens à 19h20, parfois 19h40.

Mais là où ça devient terrible, c’est le soir, une fois le dernier patient parti. Même si je finis à l’heure (j’essaye hein, mais faut reconnaître que c’est rare que je n’aie pas au moins 20 minutes de retard en fin de journée), genre si je finis la consultation à 19h20, je suis pas chez moi avant 20h30. Facile. En hiver, souvent, je finis plutôt vers 20h au cab, pas à la maison avant 21H.

Parce qu’après la fin des consults, je gère les courriers que j’ai pas eu le temps de faire dans la journée, courriers à lire ou courriers à faire. Je refais les (en moyenne) 2 ou 3 ordonnances « perdues » par les patients. A chaque fois ça implique d’ouvrir le dossier, de vérifier que c’est effectivement la bonne ordonnance, l’imprimer, la signer. C’est pas très long, mais c’est tous les jours. Il y a aussi les demandes d’ordonnances ou de courriers plus ou moins justifiés « veut une ordonnance de tel médicament » « a RDV dans 2 jours pour une IRM , n’a pas d’ordonnance ». Alors que je le fasse ou pas (souvent c’est « ou pas »), j’appelle ou je justifie le non auprès de la secrétaire. Je rappelle les patients qui ont laissé des messages. Parfois j’ai essayé de les joindre dans la journée, mais « ils travaillent » alors ils n’ont pas répondu. Souvent ça nécessite une consultation,en fait … mais j’ai beau l’expliquer aux secrétaires, j’ai toujours des messages disant juste « Monsieur Z demande que vous le rappeliez. » (avec des fois des précisions genre « le rappeler après 19h30 ») . Et puis c’est juste au moment de la sidération stuporeuse, alors l’efficacité n’est pas la même.

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Moi devant mon ordi à 20h40 au boulot alors que je devrais être partie depuis longtemps

Tout ça pour dire que depuis novembre, je suis rentrée chez moi une seule fois avant 20h30. La moyenne, c’est plutôt 21H. Vendredi dernier, journée chargée, j’étais en vacances la semaine d’après, je voulais essayer de laisser les choses « propres » pour mon remplaçant, je suis arrivée chez moi à 22H.
J’avais faim, un peu. Et j’étais fatiguée, donc.

Tout ça pour dire que j’en ai marre. Marre de finir aussi tard, et d’entendre quand même plusieurs fois par jour « on n’arrive jamais à avoir RDV avec vous » et autres trucs du genre. Marre de partir du principe que non, je ne peux rien prévoir le soir les jours de boulot parce que je serai en retard. Et crevée. Marre de me dire que la vie de famille, la vie tout court, doit être mise entre parenthèses ces jours là.

Alors j’en ai parlé sur twitter. Et j’ai eu plein de réponses.
Plein de réponses d’autres MG qui sont dans les mêmes problématiques… à la fois sur la gestion du planning et sur ce temps post consultation du soir, qui nous fait revenir si tard à la surface.

Mais aussi plein de réponses de collègues qui arrivent à faire autrement. Qui ont fixé un cadre différent. Dernier créneau hors urgence avant 18H. Dernier créneau urgent 18h30. Ou des créneaux plus tard, mais moins de retard, et départ direct après les consultations. Organisation entre médecins d’un même cabinet pour assurer chacun un ou deux jours par semaine une réponse téléphonique jusqu’à 20h, mais ça ne veut pas dire consulter jusqu’à 20h. Et finalement : les patients font avec. Ou vont voir ailleurs… Mais vu la démographie médicale actuelle, c’est pas trop un problème. Pareil pour la gestion des messages : si c’est urgent ça se gère en journée. Sinon ça attendra la journée de consultation suivante. Même si c’est 3 jours plus tard.
A souligner, le rôle majeur d’un secrétariat efficace, et d’une conscience des limites de nos capacités et responsabilités.

Et oui, bien sûr, je comprends que pour les patients ce soit compliqué. Qu’ils bossent loin, qu’ils ont leur travail, et leurs enfants à récupérer, et que c’est pas facile pour eux de se libérer avant 18h. Mais je ne peux plus continuer comme ça.

Donc *roulement de tambour* : résolutions!

Je veux continuer d’aimer mon boulot, ce qui implique de réorganiser mon temps de travail. Pour l’instant j’ai prévu ça :

1) Recadrage des consignes aux secrétaires : je ne fais pas de consultation par téléphone, pas d’ordonnances sans voir les gens, c’est pas la peine de me faire passer les messages de ce genre. Ils prennent RDV et puis c’est tout. (recadrage de moi-même aussi, par la même occasion : de redire ça aux secrétaires ça va m’obliger à être cohérente).

2) J’ai rajouté une pause dans l’après midi pour gérer les bios / papiers etc. Et si les patients répondent pas avant 19h, et ben ça attendra quelques jours. (sauf évidemment le truc vraiment urgent mais finalement c’est très rare).

En gros une fois les consultations finies, je veux pouvoir me contenter de vérifier le total des règlements en CB, les chèques, faire la télétransmission, et je rentre chez moi! Je ferai ma demi heure de sidération stuporeuse dans la voiture. Si je prévois la musique adéquate, ça devrait le faire.

3) Plus difficile… Arriver à lâcher la culpabilité sous jacente à tout ça. Culpabilité de ne jamais en faire assez, de ne pas pouvoir répondre aux demandes des patients, de les mettre dans la panade parce qu’ils ne peuvent pas se libérer… Culpabilité de refuser de voir le patient qui se pointe avec 15 minutes de retard sur le premier RDV de l’après-midi (parce que si je le vois après je suis à la bourre pour tout le reste de la journée). Culpabilité de répondre, encore et encore, aux nouveaux arrivants sur la commune, que non, je ne peux plus prendre de nouveaux patients, et oui, je sais que c’est compliqué.
Comme disait @docisa33 « on serait là jusqu’à minuit, il faudrait un RDV à minuit 15 ». On ne peut pas tout gérer.

Je fais de mon mieux. Je ne sais pas et ne veux pas travailler « plus vite ».  J’adore mon travail, mais c’est mon travail, pas toute ma vie, et si je veux continuer à le faire du mieux que je peux, j’ai besoin de garder un équilibre entre les deux.

Si vous avez d’autres pistes, je suis preneuse!
Et je viendrai vous raconter si ça marche…

 

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Totoro il est HYPER FORT pour tenir en équilibre sur sa toute petite toupie. #Inspiration #JeSuisTotoro

(Ah et aussi : les mecs, faut arrêter de proposer tout et n’importe quoi pour l’avenir de la MG. ON N’EST PAS ASSEZ NOMBREUX. Il va falloir revoir les critères de consultation. Genre les consultations juste pour papier enfant malade, pour arrêt de travail de 1 jour parce que « j’ai vomi toute la nuit », pour le papier pour la crèche ou pour la cantine, pour le certif de sport du club de danse du petit ou pour les échecs. C’est plus possible, là! L’éducation à la santé a son rôle à jouer dans tout ça. Vraiment.)

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J’voudrais bien

Un jour, quand je serai grande, je serai un super bon médecin généraliste.

Dans ma tête, au-delà de ce bon vieux primum non nocere et du respect de mes patients, ça implique plein de critères plus ou moins difficiles à remplir. Mais un jour j’y arriverai.

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Un jour, j’arriverai à tenir les dossiers de mes patients correctement. Pour ne pas oublier le rappel de vaccin d’Elliot ou la prochaine coloscopie de Mme Polype. Pour fournir à M. Athérome une synthèse de son dossier, au cas où il doive faire appel au SMUR ou au médecin de garde.

Pour le moment, la tenue des dossiers médicaux de mes patients est pourrie. Bon, peut-être pas pourrie, je note un peu des choses dedans… Mais je n’ai jamais appris à utiliser le logiciel médical au maximum de ses capacités. Et mes collègues, qui sont fâchés avec l’informatique, ne risquent pas de m’aider sur le sujet.

Ça me fait de la peine de le dire, mais chez moi aussi, c’est… la Misère Informatique.

C’est la secrétaire-pas-médicale qui a rentré les antécédents au moment de l’informatisation du cabinet, ce qui me vaut le plaisir d’y trouver un joyeux bordel, pas toujours informatif.
Juste pour vous, une petite illustration. Les antécédents de M. Moisson, 81 ans, patient de ma collègue, quand j’ai ouvert le dossier avant d’aller le voir en visite. Et la même chose, une fois le dossier repris pour faire le courrier pour son hospitalisation.

Avant

Après – On voit apparaître l’infarctus, par exemple. Ça peut servir.

(Non, ce ne sont pas des captures d’écran. Et oui, les antécédents chirurgicaux sont en premier, et tout est rangé en chronologique, ce que je trouve un peu crétin sur le plan hiérarchisation)

On n’a pas non plus de banque de données médicamenteuse genre Vidal ou Banque Claude Bernard. La banque de données, on l’a rentrée nous-même, petit à petit. Il y a des tas de coquilles dedans, faut vérifier toutes les prescription deux fois. La Misère Informatique, c’est fatigant.

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Un jour, j’apprendrai à utiliser correctement le logiciel… ou à en changer. Et j’arriverai à convaincre mes collègues de l’intérêt de quelques investissements pour mieux travailler, comme la sus-mentionnée banque de données médicamenteuse, par exemple, ou le petit logiciel qui va bien pour recevoir les bilans biologiques directement sur l’ordinateur et pas sur le fax dont il faut changer la cartouche d’encre toutes les 3 semaines, ou par papier le lendemain.

Pour le moment, je suis déjà contente d’avoir convaincu mes collègues de mettre des sous régulièrement sur le compte bancaire du cabinet, avant que les dépenses ne soient prélevées, pour éviter d’être à découvert. Histoire de ne plus payer d’agios. Je suis contente aussi d’avoir insisté pour ne plus rien faire au black, particulièrement quand je relis ce qui se passe chez Fluorette.

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Un jour, j’aurai un cabinet bien agencé et bien rangé. Comme le cabinet idéal de Borée et ses merveilleux tiroirs. Un jour, quand on aura réussi à trouver des nouveaux locaux et que je pourrai choisir l’aménagement que je veux.

Moi aussi je veux des range-tiroirs suédois et passer mes factures Ikea en frais pro!

Pour le moment, c’est loin d’être le cas. Je travaille à temps partiel, dans des vieux locaux, je partage mon bureau, et, soyons honnêtes, je suis un peu bordélique. Du coup mes tiroirs sont tellement pleins de bazar que je n’ai même pas osé en photographier un. Plusieurs fois par jour, je les ouvre tous l’un après l’autre et je farfouille pour trouver ce que je cherche. Une ou deux fois par an, ça me prend, je range tout. Ça ne dure pas. Toutes mes excuses à mes remplaçants qui doivent galérer à s’y retrouver.

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Un jour, j’arriverai à gérer ma formation médicale continue de façon satisfaisante, sans avoir l’impression de me contenter de mes connaissances périmées.

Pour le moment, j’arrive tout juste à lire La Revue Prescrire. Uniquement parce qu’il y a les tests de lecture et que ça m’oblige à les lire au fur et à mesure, vieux réflexe de bonne élève (avec l’option « je le fais à l’arrache parce que le 30 c’est demain et que ça fait deux fois que Prescrire m’envoie un mail de rappel »). Je suis abonnée à Pratiques, qui est une revue fabuleuse, et à Exercer. Les derniers numéros de ces deux revues sont encore emballés et posés sur ma pile de trucs à lire, avec les dossiers documentaires de mes trois dernières FMC et le No Mammo? de Rachel Campergue. J’ai aussi une pile de trucs à lire virtuelle, avec bouquins de psy conseillés par @YannnSud, articles et vidéos de Muriel Salmona sur les psychotraumatismes et l’aide aux victimes (vivement recommandés par @Opale60) et tout un tas d’articles et de liens mis en favoris sur twitter et stockés dans un coin de mon ordi. Et semaine après semaine, la pile augmente…

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Un jour, j’aurai des internes en stage, et je serai un maître de stage efficace, juste et pédagogue.

Pour le moment, je me trouve des excuses pour ne pas le faire. Mon bureau est trop petit, on va se marcher dessus. Je n’ai pas la maturité et l’expérience nécessaires à un MSU (Maître de Stage des Universités) pour des internes. Je ne travaille pas tous les jours et j’ai déjà un externe sur une journée, alors mes patients vont râler si j’ai des étudiants tout le temps. Je sais, mes excuses sont mauvaises.

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Un jour, quand je serai grande, quand j’aurai le temps, quand j’aurai appris à ne dormir que 5 heures par nuit, quand j’aurai déménagé, je pourrai remplir tous ces critères… et là, je serai un super bon médecin généraliste.

Mais pour le moment, j’ai l’impression de ne pas avoir le temps de tout faire, même avec toute ma bonne volonté.

J’voudrais bien, mais j’peux point.

C’est ce que je me dis pour me consoler. Ce n’est pas que je ne veux pas, c’est que je ne peux pas.

J’voudrais bien, mais j’peux point. Sauf que certaines personnes me font sérieusement douter du « j’peux point ».

Quand je vois les emplois du temps des mamans qui travaillent, je me dis que je suis une petite nature mal organisée. Surtout quand je compare mon dîner (coquillettes au jambon) à ce que certaines préparent pour toute la famille entre le retour du boulot , les devoirs des enfants et les activités extrascolaires, (en affirmant que « non non c’est pas compliqué du tout et ça prend pas plus de temps que les coquillettes » ;-)).

Quand j’entends les récits de certains internes en stage, je me dis que je pourrais remplacer un de ces maîtres de stage qui exploitent voire maltraitent leurs internes. Et j’ai un peu honte de continuer à me trouver des excuses.

Quand je lis le blog de SophieSageFemme, je me dis que je suis pétocharde et hypocrite. Ce qu’elle raconte me révolte, comme ce que me raconte ma copine qui bosse chez Médecins du Monde ici en France, (parce que oui, y’en a besoin aussi). Mais je me révolte du fond de mon canapé, c’est une révolte théorique et confortable… beaucoup moins efficace que d’aller filer un coup de main là où c’est nécessaire.

Quand je lis les réflexions et critiques de GrangeBlanche, Dominique Dupagne ou Perruche En Automne, je me dis que j’ai la capacité d’analyse d’une gamine de 4 ans complètement crédule.

Avec tout ça, j’ai donc l’impression d’être une petite nature mal organisée, pétocharde, hypocrite et crédule. Alors petit à petit, j’essaie de progresser, de sortir de mon petit refrain du « j’voudrais bien mais j’peux point » pour devenir un super bon médecin généraliste et un super bon maître de stage, organisée, travaillant dans de bonnes conditions, avec des connaissances mises à jour régulièrement et un esprit critique affuté.

Un jour j’y arriverai.

Et peut-être même que j’apprendrai à cuisiner autre chose que des coquillettes.