J’voudrais bien

Un jour, quand je serai grande, je serai un super bon médecin généraliste.

Dans ma tête, au-delà de ce bon vieux primum non nocere et du respect de mes patients, ça implique plein de critères plus ou moins difficiles à remplir. Mais un jour j’y arriverai.

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Un jour, j’arriverai à tenir les dossiers de mes patients correctement. Pour ne pas oublier le rappel de vaccin d’Elliot ou la prochaine coloscopie de Mme Polype. Pour fournir à M. Athérome une synthèse de son dossier, au cas où il doive faire appel au SMUR ou au médecin de garde.

Pour le moment, la tenue des dossiers médicaux de mes patients est pourrie. Bon, peut-être pas pourrie, je note un peu des choses dedans… Mais je n’ai jamais appris à utiliser le logiciel médical au maximum de ses capacités. Et mes collègues, qui sont fâchés avec l’informatique, ne risquent pas de m’aider sur le sujet.

Ça me fait de la peine de le dire, mais chez moi aussi, c’est… la Misère Informatique.

C’est la secrétaire-pas-médicale qui a rentré les antécédents au moment de l’informatisation du cabinet, ce qui me vaut le plaisir d’y trouver un joyeux bordel, pas toujours informatif.
Juste pour vous, une petite illustration. Les antécédents de M. Moisson, 81 ans, patient de ma collègue, quand j’ai ouvert le dossier avant d’aller le voir en visite. Et la même chose, une fois le dossier repris pour faire le courrier pour son hospitalisation.

Avant

Après – On voit apparaître l’infarctus, par exemple. Ça peut servir.

(Non, ce ne sont pas des captures d’écran. Et oui, les antécédents chirurgicaux sont en premier, et tout est rangé en chronologique, ce que je trouve un peu crétin sur le plan hiérarchisation)

On n’a pas non plus de banque de données médicamenteuse genre Vidal ou Banque Claude Bernard. La banque de données, on l’a rentrée nous-même, petit à petit. Il y a des tas de coquilles dedans, faut vérifier toutes les prescription deux fois. La Misère Informatique, c’est fatigant.

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Un jour, j’apprendrai à utiliser correctement le logiciel… ou à en changer. Et j’arriverai à convaincre mes collègues de l’intérêt de quelques investissements pour mieux travailler, comme la sus-mentionnée banque de données médicamenteuse, par exemple, ou le petit logiciel qui va bien pour recevoir les bilans biologiques directement sur l’ordinateur et pas sur le fax dont il faut changer la cartouche d’encre toutes les 3 semaines, ou par papier le lendemain.

Pour le moment, je suis déjà contente d’avoir convaincu mes collègues de mettre des sous régulièrement sur le compte bancaire du cabinet, avant que les dépenses ne soient prélevées, pour éviter d’être à découvert. Histoire de ne plus payer d’agios. Je suis contente aussi d’avoir insisté pour ne plus rien faire au black, particulièrement quand je relis ce qui se passe chez Fluorette.

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Un jour, j’aurai un cabinet bien agencé et bien rangé. Comme le cabinet idéal de Borée et ses merveilleux tiroirs. Un jour, quand on aura réussi à trouver des nouveaux locaux et que je pourrai choisir l’aménagement que je veux.

Moi aussi je veux des range-tiroirs suédois et passer mes factures Ikea en frais pro!

Pour le moment, c’est loin d’être le cas. Je travaille à temps partiel, dans des vieux locaux, je partage mon bureau, et, soyons honnêtes, je suis un peu bordélique. Du coup mes tiroirs sont tellement pleins de bazar que je n’ai même pas osé en photographier un. Plusieurs fois par jour, je les ouvre tous l’un après l’autre et je farfouille pour trouver ce que je cherche. Une ou deux fois par an, ça me prend, je range tout. Ça ne dure pas. Toutes mes excuses à mes remplaçants qui doivent galérer à s’y retrouver.

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Un jour, j’arriverai à gérer ma formation médicale continue de façon satisfaisante, sans avoir l’impression de me contenter de mes connaissances périmées.

Pour le moment, j’arrive tout juste à lire La Revue Prescrire. Uniquement parce qu’il y a les tests de lecture et que ça m’oblige à les lire au fur et à mesure, vieux réflexe de bonne élève (avec l’option « je le fais à l’arrache parce que le 30 c’est demain et que ça fait deux fois que Prescrire m’envoie un mail de rappel »). Je suis abonnée à Pratiques, qui est une revue fabuleuse, et à Exercer. Les derniers numéros de ces deux revues sont encore emballés et posés sur ma pile de trucs à lire, avec les dossiers documentaires de mes trois dernières FMC et le No Mammo? de Rachel Campergue. J’ai aussi une pile de trucs à lire virtuelle, avec bouquins de psy conseillés par @YannnSud, articles et vidéos de Muriel Salmona sur les psychotraumatismes et l’aide aux victimes (vivement recommandés par @Opale60) et tout un tas d’articles et de liens mis en favoris sur twitter et stockés dans un coin de mon ordi. Et semaine après semaine, la pile augmente…

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Un jour, j’aurai des internes en stage, et je serai un maître de stage efficace, juste et pédagogue.

Pour le moment, je me trouve des excuses pour ne pas le faire. Mon bureau est trop petit, on va se marcher dessus. Je n’ai pas la maturité et l’expérience nécessaires à un MSU (Maître de Stage des Universités) pour des internes. Je ne travaille pas tous les jours et j’ai déjà un externe sur une journée, alors mes patients vont râler si j’ai des étudiants tout le temps. Je sais, mes excuses sont mauvaises.

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Un jour, quand je serai grande, quand j’aurai le temps, quand j’aurai appris à ne dormir que 5 heures par nuit, quand j’aurai déménagé, je pourrai remplir tous ces critères… et là, je serai un super bon médecin généraliste.

Mais pour le moment, j’ai l’impression de ne pas avoir le temps de tout faire, même avec toute ma bonne volonté.

J’voudrais bien, mais j’peux point.

C’est ce que je me dis pour me consoler. Ce n’est pas que je ne veux pas, c’est que je ne peux pas.

J’voudrais bien, mais j’peux point. Sauf que certaines personnes me font sérieusement douter du « j’peux point ».

Quand je vois les emplois du temps des mamans qui travaillent, je me dis que je suis une petite nature mal organisée. Surtout quand je compare mon dîner (coquillettes au jambon) à ce que certaines préparent pour toute la famille entre le retour du boulot , les devoirs des enfants et les activités extrascolaires, (en affirmant que « non non c’est pas compliqué du tout et ça prend pas plus de temps que les coquillettes » ;-)).

Quand j’entends les récits de certains internes en stage, je me dis que je pourrais remplacer un de ces maîtres de stage qui exploitent voire maltraitent leurs internes. Et j’ai un peu honte de continuer à me trouver des excuses.

Quand je lis le blog de SophieSageFemme, je me dis que je suis pétocharde et hypocrite. Ce qu’elle raconte me révolte, comme ce que me raconte ma copine qui bosse chez Médecins du Monde ici en France, (parce que oui, y’en a besoin aussi). Mais je me révolte du fond de mon canapé, c’est une révolte théorique et confortable… beaucoup moins efficace que d’aller filer un coup de main là où c’est nécessaire.

Quand je lis les réflexions et critiques de GrangeBlanche, Dominique Dupagne ou Perruche En Automne, je me dis que j’ai la capacité d’analyse d’une gamine de 4 ans complètement crédule.

Avec tout ça, j’ai donc l’impression d’être une petite nature mal organisée, pétocharde, hypocrite et crédule. Alors petit à petit, j’essaie de progresser, de sortir de mon petit refrain du « j’voudrais bien mais j’peux point » pour devenir un super bon médecin généraliste et un super bon maître de stage, organisée, travaillant dans de bonnes conditions, avec des connaissances mises à jour régulièrement et un esprit critique affuté.

Un jour j’y arriverai.

Et peut-être même que j’apprendrai à cuisiner autre chose que des coquillettes.

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