La cour des grands – 2

Ça y est, mon interne est arrivé. Notre première journée a été calme, j’avais tellement peur d’être débordée et en retard que j’avais bloqué plein de créneaux, et on s’est retrouvés presque désoeuvrés. Presque, parce que du coup, on a discuté.

J’ai réalisé pendant cette journée que décidément
– je suis une pipelette
– j’adore parler de mon boulot
– il y a tant et tant de choses à dire, tant de discussions à avoir sur la médecine générale, que les 6 mois de stage vont passer terriblement vite.

Du coup, j’ai peur d’oublier des choses. De laisser de côté des sujets importants, des conseils utiles pour la suite de la pratique. Je m’emballe peut-être, mais ce stage sera peut-être le seul moment où mon interne aura les deux pieds en médecine générale avant de se retrouver généraliste. C’est son futur métier qu’il doit apprendre. Une fois ce stage validé, il pourra remplacer, soigner seul des patients. Il y a des choses dont il n’entendra jamais parler à l’hôpital, ou si peu. J’ai donc songé à faire une liste.

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La liste des sujets à aborder pendant son semestre en médecine générale. Conseils pratiques et discussions plus générales. Et je me suis dit que je pouvais vous la soumettre, pour la critiquer, la compléter, l’enrichir.

Voilà ce que j’ai pour l’instant dans ma besace.

– l’EBM. Dans ses trois dimensions, pas seulement sur l’histoire des niveaux de preuve.
– l’importance de faire des patients des acteurs de leur propre santé. La notion de patient expert.
– les conflits d’intérêts. Et les moyens de s’en préserver le plus possible.
– les niveaux de preuve, la validité des arguments scientifiques sur lesquels on s’appuie. Savoir remettre en question les recommandations, même officielles.
– le travail en équipe. En médecine générale ambulatoire aussi.
– l’éducation thérapeutique, l’éducation à la santé.
– comprendre petit à petit qu’on ne peut pas soigner les patients qui ne veulent pas qu’on les soigne.
– la bientraitance, la maltraitance. Je pourrai même lui donner le lien de cette étude dont le questionnaire à lui seul fait réfléchir.
– le respect du patient, de sa pudeur.
– la formation médicale continue en pratique, pour les internes, les remplaçants, les installés.
– le risque de burn-out. Comment le reconnaître, quelques pistes pour l’éviter. La nécessité de connaître son propre cadre et ses limites, pour les faire respecter par les autres.
– ne pas rester seul. Savoir qu’il y a les blogs, et twitter, si on en ressent le besoin.
– la médecine 2.0, ou comment être plus intelligents à plusieurs.
– le contenu de la trousse d’urgence. le contenant aussi, d’ailleurs.
– connaître les compétences des autres soignants, et savoir les utiliser,
– noter le numéro de téléphone du patient chez qui on part en visite. Histoire de pouvoir l’appeler quand on sera perdu à droite après l’arbre-qu’on-ne-pouvait-pas-manquer.
– constituer son réseau de correspondants et sa liste de numéros à connaître, de la plate-forme de la sécu au répondeur du conseil de l’ordre qui donne le nom de l’angiologue de garde le week-end, des urgences de la main au CMP du coin, de l’hospitalisation directe en gériatrie au service local de médecine du travail…
– savoir que non, un toucher vaginal n’est pas nécessaire à chaque visite de suivi de grossesse, que l’examen gynéco n’est pas nécessaire pour une prescription de contraception, qu’avoir ses règles n’est pas obligatoires, que poser un DIU c’est facile. Que le lubrifiant ça n’empêche pas d’avoir un frottis interprétable. Que les enfants peuvent se baigner avec des diabolos. Que la warfarine est plus facile à gérer au quotidien pour les patients que la fluindione (Previscan, l’anticoagulant star des CHU). Enfin bref, lutter contre les idées reçues classiques.
– le contrat de remplacement et la check-list du « que demander à un futur remplacé »
– les sous, l’URSSAF, le libéral. Les avantages, les inconvénients, les pièges à éviter. Les autres possibilités.
– savoir faire la compta de base du remplaçant.
– le paiement à l’acte, la prime à la performance, l’accès aux soins.
– penser à mettre son numéro en inconnu quand on appelle les patients depuis son téléphone portable,
– avoir des piles et une ampoule de rechange pour son otoscope, qui comme toujours, tombera en panne un soir de garde (loi de Murphy mon amie!)
– toujours, toujours cocher la case « obstacle médico-légal » quand on fait un certificat de décès pour un suicide. Même si parfois les gendarmes sont pas trop contents.
– faire parfois (souvent) des consultations sans prescription à la fin. L’ordonnance n’est pas une fin en soi.
– avant de prescrire un examen complémentaire, savoir en quoi le résultat changera la conduite à tenir. S’il ne la change pas, c’est que la prescription n’est pas nécessaire le plus souvent. Euphraise le dit merveilleusement bien sur son blog :

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– savoir chercher l’info dont on a besoin, pendant ou après la consultation. Le CRAT, les merveilleuses antisèches d’@euphorite, memobio, le site du Formindep, celui de la Revue Prescrire quand on est abonné…et tant d’autres.
– savoir tirer des enseignements de ses erreurs. pouvoir en parler en confiance, et en sortir meilleur.
– ne pas se soigner tout seul, parce qu’on n’est pas bon pour soi, comme médecin. Avoir un médecin traitant.
– se remettre en question. Toujours.
– penser à son trépied. Parce qu’on a beau faire le plus beau métier du monde, y’a pas que la médecine dans la vie.

C’est un joyeux bazar, cette liste, je sais. Je prendrai peut-être un jour le temps de l’organiser. Mais je l’aime bien comme ça, en vrai.

Et vous, quand vous étiez interne, de quoi vous auriez aimé que votre MSU vous parle? Et pour les MSU, quels messages forts à faire passer à vos internes?

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C’est pas pareil.

C’est une femme de 26 ans, victime d’une morsure de chien au poignet. C’est arrivé un soir, ça lui a fait très mal, et surtout ça avait l’air profond. Un avis médical a confirmé la nécessité d’une exploration au bloc opératoire, programmée pour le lendemain matin.
Elle a donc appelé son employeur pour lui dire qu’elle ne pourrait pas être là le lendemain, qu’elle serait à la clinique. On lui a demandé quand elle pourrait reprendre le travail. Elle a répondu qu’elle n’en savait rien, que ça dépendrait des chirurgiens, mais elle a bien compris que ça allait être compliqué pour l’organisation du travail. Alors le lendemain, quand le chirurgien lui a dit que c’était 8 jours d’arrêt, elle a dit « non non, ça va aller ». Et elle a repris le travail deux jours plus tard avec son poignet immobilisé, sans pouvoir conduire, sans pouvoir écrire, mais présente au poste.

C’est un homme de 51 ans. Il se fait opérer d’une hernie inguinale. Une opération simple, 7-10 jours d’arrêt. Mais il ne peut pas s’arrêter. Alors il n’a pris que 3 jours. Il mettra finalement beaucoup plus longtemps à s’en remettre complètement, il a eu mal, ça a traîné. Mais il est au travail.

C’est une merveilleuse jeune femme de 34 ans. Son moral n’est pas au top. Elle se sent nulle, sa confiance en elle est proche de moins douze, elle dort mal, mange peu. De temps en temps, elle refait surface, un peu, seulement pour mieux dégringoler ensuite. Le tout entretenu par des humiliations et remontrances de sa hiérarchie. Elle va un peu mieux quand elle peut rester chez elle, à l’abri des réunions inutiles et stressantes, en économisant le peu d’énergie disponible pour se faire chouchouter par ses proches et essayer de faire le point. Mais pas question d’aller consulter, pas question de dire qu’elle ne se sent pas capable d’aller travailler. Elle ira demain comme prévu, la boule au ventre et un fardeau de trente tonnes sur les épaules, affronter les zaffreux qui lui maintiennent la tête sous l’eau.

C’est un homme de 30 ans, qui a attrapé la gastro. Nauséeux et mal au ventre depuis le milieu de la nuit, a vomi plusieurs fois. Mais pas question de louper le travail. Il y va tout de même, court aux toilettes régulièrement, et a même dû se détourner rapidement d’un client pour ne pas lui vomir dessus. C’est une journée affreuse pour lui, et pendant laquelle il a possiblement contaminé plusieurs personnes, mais rester à la maison n’était pas une option.

Ces patients existent, je les ai rencontrés. Leur point commun? Ils ne peuvent pas s’arrêter.

Vous comprenez, ils sont médecins.

Et les médecins, ça ne prend pas d’arrêt de travail.

Parce que les médecins ont des vies à sauver et sont irremplaçables. En tout cas c’est ce qu’on leur fait rentrer dans la tête à coup de clichés et de preuves par l’exemple et de « marche ou crève », pendant leurs études et après.

Ces mêmes médecins, s’ils avaient des patients à prendre en charge avec les mêmes pathologies, seraient les premiers à leur dire
« Mais là il faut penser à vous avant de penser à votre travail »,
« Vous serez plus vite efficace en vous reposant un peu »,
« Vous n’êtes pas en état d’aller travailler »,
« Je vous fais un arrêt, c’est non négociable ».

Mais si vous leur faites remarquer ça, ils vous diront tous « Oui mais c’est pas pareil ».

Je le sais, parce que ces médecins existent, je les ai rencontrés.
La morsure, c’était la mienne. La hernie, celle de mon maître de stage, la déprime, celle d’une amie, la gastro, celle de mon collègue aux urgences.

« C’est pas pareil ». Probablement parce que « c’est différent ». Raisonnement par l’absurde qui fait qu’on tourne en rond.

Nous autres médecins sommes vraiment les pires patients du monde.

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Appuyer là où ça fait mal

Je n’aime pas faire mal aux gens.

(Et quand je dis « les gens », c’est au sens très large du terme. Grosso modo tout ce qui est vaguement vivant, ça me dérange de leur faire du mal. Un soir en rentrant du travail, de nuit, sous la pluie, j’ai roulé sur un écureuil qui traversait la route, j’en ai fait des cauchemars toute la nuit. Bon, il y a des exceptions. Je suis particulièrement insensible à la douleur et à la détresse du moustique que j’écrase contre le mur en pleine nuit, mettant fin à son bzzzzzzzzzz insomniant.)

Je n’aime pas faire mal aux gens, donc, disais-je.

Naïvement, en choisissant médecine, je pensais pouvoir lutter contre la douleur, être là pour que mes patients ne souffrent pas. Alors quand j’ai compris que j’allais souvent être moi-même source de douleur pour eux, ça n’a pas été facile.

Pour mes premiers vaccins, par exemple, je n’osais pas piquer pour de vrai, j’y allais tout doucement. On m’avait pourtant dit que plus on pique vite, moins ça fait mal, mais j’avais du mal à assumer l’agressivité du geste. Et plus j’hésitais, plus mon patient avait mal. Et plus il avait mal, plus j’hésitais la fois suivante.

Pareil pour mes premières sutures. L’anesthésie locale, ça pique et ça chauffe, alors je n’en mettais pas trop. Mais comme ce n’était pas bien anesthésié, la suture faisait mal. Donc je remettais de l’anesthésique. Et tout ça durait terriblement longtemps, mes mains tremblaient, et je suais à grosses gouttes, en ayant l’impression de n’avoir rien maîtrisé.

Même l’examen clinique de mes patients était difficile, au début. J’avais peur de faire mal, et peur de mal faire.
J’ai mis du temps à appuyer vraiment. C’est pourtant la base de l’examen clinique. Si je n’appuie pas là où ça fait mal, comment savoir ce qui se passe? Je peux y mettre de la douceur, de l’écoute, du respect, mais finalement, le but est tout de même de déclencher la douleur. De repérer les grimaces du patient quand on mobilise son épaule, de sentir ses abdominaux réagir quand on appuie sur son ventre, de l’entendre pousser un petit cri quand le doigt se pose sur la fracture costale.

Panoramix appuyant là où ça fait mal.

Panoramix appuyant là où ça fait mal.

Heureusement, petit à petit, année après année, patient après patient, j’ai avancé.

J’ai constaté que oui, les vaccins semblent moins douloureux si je pique franchement. Et ce qui était une épreuve pour moi quand j’étais jeune interne (« Oh la la, il va falloir que je fasse une piqure, je vais devoir lui faire mal! ») est devenu une routine pluri-quotidienne. Est-ce que la piqûre est vraiment moins douloureuse, ou est-ce que le fait que je sois plus sûre de moi rassure les patients? Probablement un peu des deux.

J’ai vu et entendu les réactions des patients pendant que je les examine. La plupart sont plutôt contents quand on déclenche la douleur qui les amène à consulter. « Là, vous êtes pile dessus! ». Certes, les grimaces et les « aie » sont là, mais aussi la satisfaction d’avancer vers une réponse, vers un diagnostic et/ou un traitement.

J’accepte peu à peu l’évidence : parfois, il faut faire du mal pour faire du bien.

Idéalement, pas trop de mal pour beaucoup de bien. Parce que quand même, j’aime pas faire mal aux gens.