Appuyer là où ça fait mal

Je n’aime pas faire mal aux gens.

(Et quand je dis « les gens », c’est au sens très large du terme. Grosso modo tout ce qui est vaguement vivant, ça me dérange de leur faire du mal. Un soir en rentrant du travail, de nuit, sous la pluie, j’ai roulé sur un écureuil qui traversait la route, j’en ai fait des cauchemars toute la nuit. Bon, il y a des exceptions. Je suis particulièrement insensible à la douleur et à la détresse du moustique que j’écrase contre le mur en pleine nuit, mettant fin à son bzzzzzzzzzz insomniant.)

Je n’aime pas faire mal aux gens, donc, disais-je.

Naïvement, en choisissant médecine, je pensais pouvoir lutter contre la douleur, être là pour que mes patients ne souffrent pas. Alors quand j’ai compris que j’allais souvent être moi-même source de douleur pour eux, ça n’a pas été facile.

Pour mes premiers vaccins, par exemple, je n’osais pas piquer pour de vrai, j’y allais tout doucement. On m’avait pourtant dit que plus on pique vite, moins ça fait mal, mais j’avais du mal à assumer l’agressivité du geste. Et plus j’hésitais, plus mon patient avait mal. Et plus il avait mal, plus j’hésitais la fois suivante.

Pareil pour mes premières sutures. L’anesthésie locale, ça pique et ça chauffe, alors je n’en mettais pas trop. Mais comme ce n’était pas bien anesthésié, la suture faisait mal. Donc je remettais de l’anesthésique. Et tout ça durait terriblement longtemps, mes mains tremblaient, et je suais à grosses gouttes, en ayant l’impression de n’avoir rien maîtrisé.

Même l’examen clinique de mes patients était difficile, au début. J’avais peur de faire mal, et peur de mal faire.
J’ai mis du temps à appuyer vraiment. C’est pourtant la base de l’examen clinique. Si je n’appuie pas là où ça fait mal, comment savoir ce qui se passe? Je peux y mettre de la douceur, de l’écoute, du respect, mais finalement, le but est tout de même de déclencher la douleur. De repérer les grimaces du patient quand on mobilise son épaule, de sentir ses abdominaux réagir quand on appuie sur son ventre, de l’entendre pousser un petit cri quand le doigt se pose sur la fracture costale.

Panoramix appuyant là où ça fait mal.

Panoramix appuyant là où ça fait mal.

Heureusement, petit à petit, année après année, patient après patient, j’ai avancé.

J’ai constaté que oui, les vaccins semblent moins douloureux si je pique franchement. Et ce qui était une épreuve pour moi quand j’étais jeune interne (« Oh la la, il va falloir que je fasse une piqure, je vais devoir lui faire mal! ») est devenu une routine pluri-quotidienne. Est-ce que la piqûre est vraiment moins douloureuse, ou est-ce que le fait que je sois plus sûre de moi rassure les patients? Probablement un peu des deux.

J’ai vu et entendu les réactions des patients pendant que je les examine. La plupart sont plutôt contents quand on déclenche la douleur qui les amène à consulter. « Là, vous êtes pile dessus! ». Certes, les grimaces et les « aie » sont là, mais aussi la satisfaction d’avancer vers une réponse, vers un diagnostic et/ou un traitement.

J’accepte peu à peu l’évidence : parfois, il faut faire du mal pour faire du bien.

Idéalement, pas trop de mal pour beaucoup de bien. Parce que quand même, j’aime pas faire mal aux gens.

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6 réflexions au sujet de « Appuyer là où ça fait mal »

  1. Merci merci merci merci merci merci !
    C’est un article qui m’a fait tellement de bien ! Encore étudiant en 3ème année de médecine, même pas externe, le peu de stages que j’ai fait, c’était toujours avec cette abominable angoisse de « faire mal » et « mal faire ». Deux mots maudits. Une prise de sang, retirer un cathéter, la palpation abdominale ou même prendre la tension, ça me filait mes mains moites et tremblotantes, le regard fixé sur le visage du patient où j’anticipais sa crispation, bref, et je me disais que si même ça je ne savais pas le faire ou que je faisais mal, ça voulait dire que je ne serais jamais un bon médecin ! Aujourd’hui, ça s’arrange très progressivement, mais l’angoisse est toujours bien présente. Quel article rassurant pour le stressé de la vie que je suis 😀
    Il m’est arrivé également de percuter un chat (à 30km/h, l’animal s’est enfuit). Je n’ai pas pu le retrouver, j’ai passé la journée dans la rue à sonner à toutes les maisons alors qu’a priori il allait bien et je n’ai pas osé reprendre la voiture pendant plusieurs jours 😛
    Bref, un article qui tape dans le mille : puis-je en faire la promotion sur mon blog ?
    Encore mille merci 🙂

  2. Et puis souvent c’est assez relatif… ma maman médecin me fait bien plus mal en me vaccinant que son pote généraliste. Qui lui-même envoie ses enfants se faire vacciner par ma mère qui d’après eux est bien plus douce :p

  3. Ping : Appuyer là où ça fait mal ...

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