Confraternité

Code déontologie

Article 56 du code de déontologie médicale

Confraternité. Joli mot, mais concept flou. Pour moi, en tout cas, même si je crois que j’ai à peu près compris le principe général.
Pour résumer, être confraternel, c’est bien. C’est signer les courriers en envoyant nos « salutations confraternelles » à nos « chers confrères » et « chères consoeurs ». C’est faire comme si on était une grande famille. Non, c’est ÊTRE une grande famille.
Par contre, critiquer un collègue, ce n’est pas confraternel. C’est mal. Surtout, on ne dit jamais du mal d’un confrère devant un patient.

Ça, c’est la théorie. En pratique, ça se complique. 

Marylène souffre de fibromyalgie. Elle a mal, tous les jours, tout le temps, à ne plus pouvoir porter sa petite-fille qui vient de naître. Elle a un travail qu’elle adore, mais depuis la mise en place d’une nouvelle organisation au sein de son équipe, l’ambiance est pourrie. Sa fibromyalgie la fait souffrir encore plus qu’avant. Son médecin du travail l’a déclarée inapte temporaire pour un mois. Elle a été voir son médecin traitant. Il lui a dit que c’était dans sa tête, et n’a pas voulu l’arrêter.

Je ne comprends pas pourquoi, et ça provoque tout un débat dans ma tête. Soit ça ne s’est pas passé comme ça, et Marylène est une actrice très douée qui me raconte des bobards, ou une patiente un peu perdue qui n’a pas compris ce que son médecin lui disait. Soit ça s’est passé comme ça, et je trouve ça  limite de la part de mon confrère. Dans un cas, je ne fais pas confiance à ma patiente, et ça m’embête. Dans l’autre, j’ai ma sonnette interne « confraternité bafouée » qui s’allume. Celle qui fait « je ne suis pas confraternelle, bouh, c’est maaaal! ».
Ça fait trois ans maintenant que je suis le médecin traitant de Marylène. Quand elle me reparle de son ancien médecin traitant, je dis simplement que nous n’avons pas la même façon de travailler.

J’estime mon  ton d’hypocrisie en disant ça à 30%. A peu près. 

Parfois, le taux grimpe. Comme quand j’ai vu Noé l’autre jour.  

Les parents de Noé l’emmènent un soir chez le médecin de garde. Il vomit tous ses biberons depuis le matin, et ses diarrhées débordent des couches. Les parents sont inquiets, Noé n’a que 6 mois, c’est leur premier bébé. Le médecin leur prescrit un médicament-contre-le-vomi, un médicament-contre-la-diarrhée, un autre médicament-contre-la-diarrhée-qui-refait-plus-ou-moins-la-flore-intestinale.
Le lendemain, Noé n’est pas franchement mieux. Il est même en train de se lyophiliser tranquillement. Débute alors mon numéro de funambulisme verbal, qui consiste à expliquer aux parents que le seul médicament indispensable dans la gastro, c’est le soluté de réhydratation, et que le reste ne sert à rien… mais sans critiquer la prise en charge du collègue de la veille.

Hypocrisie 90%.

Bien sûr, il est facile d’arriver en deuxième ligne. Facile de critiquer après coup. Facile de ne voir que ce que j’aurais mieux fait, et de ne pas trop penser à ce que j’aurais moi-même manqué.
Peut-être le médecin de garde a-t-il simplement oublié une ligne sur l’ordonnance? Peut-être avait-il des soucis personnels qui le rendaient moins disponible et concentré? Ça peut arriver, bien sûr. On a le droit de se tromper, d’ailleurs on se trompe tous, parfois.
Mais il en va des médecins comme de toutes les professions. Certains sont mauvais. Certains sont potentiellement dangereux pour leurs patients. 
Est ce que la confraternité, ça implique de les couvrir coûte que coûte? Où est la frontière entre confraternité, hypocrisie et corporatisme?  Et en pratique, je fais quoi dans cette situation?

erreur

Commentaire du conseil national de l’Ordre des médecins concernant la confraternité

Donc, si je crois découvrir une erreur commise par un confrère (au hasard : ne pas prescrire de réhydratation à un nourrisson qui fait une gastro), il m’est conseillé par le Conseil de l’Ordre d’entrer en contact avec lui.

OK. Ça va être sympa, comme coup de fil.  

Allo, bonjour, c’est Farfadoc… Je vous appelle au sujet du petit Noé que vous avez vu hier en garde… Je l’ai revu aujourd’hui, c’est pas la grande forme… J’ai du mal à estimer la perte de poids depuis hier, je crois que vous l’avez pesé avec sa couche… Je suis un peu étonnée, vous n’aviez pas prescrit de soluté de réhydratation hier, un oubli peut-être? Comment? De quoi je me mêle? Ben c’est à dire que…Pour qui je me prends? Non mais quand même, c’est important le soluté de réhydratation .. je pensais que ça pouvait être utile d’en discuter…
→ et BAM, raccrochage au nez.

J’exagère peut-être. Mais vu l’habitude bien ancrée dans nos contrées de voir l’erreur médicale comme une faute inconcevable et pas comme une occasion de progresser, je ne vois pas comment un tel appel pourrait être bien pris.
Il n’est d’ailleurs pas complètement exclu que, passant un tel coup de fil, je sois accusée de ne pas être confraternelle en tenant un tel discours.

La confraternité est une notion à géométrie variable.

Parfois, j’ai aussi l’impression que la confraternité, c’est surtout une bonne excuse pour ne rien faire.
Un soir, quand j’étais remplaçante, je suis arrivée un peu en retard à la maison médicale de garde. J’y ai trouvé le Dr Cheminée, visiblement alcoolisé, qui s’était trompé dans son planning et pensait être de garde ce soir-là. Il a appelé sa femme en bredouillant pour qu’elle revienne le chercher en voiture, et est parti en tanguant. Je ne le connaissais pas. J’en ai parlé le lendemain à mes collègues. Tout le monde savait qu’il était alcoolique, et que ça retentissait sur la qualité de son travail. Personne ne disait rien, sous prétexte de confraternité.

Elle a bon dos, la confraternité.

La médecine n’est pas un commerce. Nous ne sommes pas en compétition les uns avec les autres. Nous avons des façons différentes de travailler. Nous nous trompons tous, parfois. Nous avons besoin des confrères pour rattraper nos bourdes, mais aussi pour les patients à qui notre façon de travailler ne convient pas, ou pour prendre en charge les situations que nous ne savons pas gérer.
Pour toutes ces raisons, la confraternité, c’est un principe super important. Pour moi, il reste difficile à appliquer, parce que je trouve qu’il ne doit pas l’emporter sur la confiance et l’honnêteté que nous devons à nos patients.

C’est un peu la quadrature du cercle. Rester confraternelle sans être hypocrite.

Mais après une longue réflexion, j’ai enfin trouvé.
L’illumination.
Le souci, ce sont les différends entre praticiens. Même que c’est dommageable pour les patients, c’est le conseil de l’Ordre qui le dit : 

Differends

Donc pour que la confraternité règne, il ne faut pas de différends.
En fait, c’est tout simple : il suffit que tous mes confrères soient d’accord avec moi. 

Et ne me dites pas que je suis mégalo.

Ça ne serait pas très confraternel. 

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