Dr House contre Farfadoc

A la télé, il y a Dr House.

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Quand un-e patient-e a une pathologie bizarroïde, que personne ne trouve ce qu’il-elle a, il-elle va voir Dr House et son équipe. Et en moins de 42 minutes et quelques procédures diagnostiques et thérapeutiques plus ou moins douteuses, l’affaire est dans le sac. Boum, diagnostic et re-boum, patient guéri.

Mais ça, c’est à la télé.

(A la télé, au JT, il y a aussi le Dr Dévoué, mais pour ça je vous renvoie chez Fluorette, Dzb17, Kalee et Armance qui en parlent très bien.)

Dans la vraie vie, donc, point de Dr House. Et ça ne me manque pas, la plupart du temps.
D’abord, j’ai un réseau de correspondants qui, petit à petit, commence à ressembler à quelque chose.
Ensuite, j’ai Prescrire, internet, Orphanet, et les copains-copines-collègues qui m’aident quand je coince sur un sujet ou un autre.
Et surtout, j’ai longtemps cru que même si Dr House existait, je n’aurais même pas envie de lui adresser des patients tellement il est pas gentil.

Sauf que là, vraiment, je sèche.

Clément a 31 ans, pas d’antécédent, une hygiène de vie parfaite. Et ça fait plus d’un an et demi qu’il est en arrêt de travail.
Il a eu plein de symptômes, plus ou moins graves, qui touchent plein d’organes différents… Certains de ces symptômes ont régressé. D’autres persistent ou apparaissent, avec un vrai retentissement sur sa qualité de vie. 

Il a vu plein de spécialistes, à GrandeVille et à GrandCHU, qui ne savent pas ce qu’il a. Il a même vu mon presque-Dr-House à moi, le professeur le plus compétent, intelligent et gentil que j’aie jamais rencontré. Un qui mérite vraiment son qualificatif de professeur. Et qui n’a pas le début d’un commencement d’idée. 

Alors après l’avoir prélevé et analysé de partout, et avoir constaté des anomalies réelles mais inexplicables, ou en tout cas inexpliquées, on lui a proposé des traitements symptomatiques. Pauvres rustines qui ne changent rien à sa fatigue et ne lui permettent pas de reprendre son travail et le cours de sa vie.

Un à un, les médecins consultés se sont relancé la balle. Les courriers se terminent tous par une jolie phrase du style  « Je pense qu’il devrait voir [insérer une spécialité médicale déjà consultée par le patient]. Quant à moi, je le reverrai dans un an en l’absence de nouveau symptôme ».

Deux spécialistes d'organes se lançant la balle. Toute ressemblance avec des spécialistes existants est fortuite.

Rhumatologue et gastro-entérologue se lançant la balle.
Toute ressemblance avec des spécialistes existants est fortuite.

Demain, il a rendez-vous avez moi.

Je ne sais pas trop ce que je vais pouvoir lui dire. Je n’ai rien de nouveau à lui annoncer. Il le sait. Mais on discutera quand même. Des résultats, des options.
De l’avenir.

Parce qu’être généraliste, c’est aussi ça.

C’est continuer à se poser des questions, à chercher l’indice qu’on a pu manquer, la rustine qui serait plus efficace que les autres.

C’est rester quand Dr House a déclaré forfait, et accompagner son patient.
Même quand on ne sait pas trop où on va.

 

Vous ne faites pas de carte de fidélité?

J’ai beaucoup d’enfants parmi mes patients. Enzo, Lisa, Titouan, Zoé, Nathan, Alexandre, Manon, Emma, Mathis… Des tout-petits, des plus grands. Dans l’ensemble, ils sont en pleine forme. Des enfants en pleine forme, théoriquement, ils ne devraient venir chez le docteur qu’une fois de temps en temps, pour surveiller leur croissance, leur développement, et faire les vaccins.

Mais voilà, il y a les meilleurs amis des enfants : les microbes!
Les microbes aiment bien les enfants.
Les parents n’aiment pas les microbes.
Le docteur sait guérir les microbes.
Donc les parents emmènent leurs enfants chez le docteur.

Ils arrivent alors que la fièvre n’est apparue que depuis quelques heures et que le médecin n’y peut strictement rien dans l’immense majorité des cas, puisque c’est le plus souvent viral, et que ça va passer tout seul.

Parce que, attention, scoop, la phrase « le docteur sait guérir les microbes » est fausse.

Bien sûr, je comprends que des parents soient inquiets pour leur enfant.
C’est vrai qu’un rhume, chez un petit bébé, ça peut être super impressionnant, vu leur capacité à ronfler à 90 décibels pour trois gouttes de sécrétions dans le nez.
C’est vrai aussi qu’une gastro, ça peut être grave, qu’il faut faire attention à la déshydratation.
C’est vrai que les pneumonies, ça existe. Les crises d’asthme, les otites purulentes bactériennes aussi.
C’est vrai que des fois, il faut des antibiotiques.
C’est vrai aussi qu’il ne faut jamais prendre à la légère l’inquiétude d’une maman ou d’un papa.
Même si le plus souvent, chez un enfant de plus de 6 mois, le traitement, c’est paracétamol, sérum physiologique pour le nez, et puis c’est tout. (Avant 6 mois c’est souvent pareil aussi, mais on les surveille de plus près. Et avant 3 mois ils n’ont pas le droit de faire de la fièvre, c’est plus simple).

Donc je ne râle pas contre les parents qui prennent rendez-vous parce que leur enfant a de la fièvre depuis le milieu de l’après-midi, ou qu’il n’a pas dormi de la nuit. Ça a même un côté rituel assez sympathique de voir les parents débarquer en me disant « Nathan a de la fièvre depuis hier, il n’était vraiment pas bien » pendant que Nathan, deux ans et demi, court en rigolant s’installer sur la grande chaise pour piquer la place à son papa. Du coup les parents s’excusent en disant « Ben là on lui a donné du doliprane, alors ça se voit pas trop! »

Je souris un peu, des fois.

Mais après je prends le temps d’un examen complet. Et j’explique, et on discute. Des signes de gravité, des signes de gêne respiratoire. Que quand ça coule jaune, ça ne veut pas dire que c’est surinfecté. Que les ganglions c’est plutôt bon signe, c’est qu’il se défend. Que des fois on peut avoir mal aux oreilles même sans otite. Que de toute façon la première année en collectivité, c’est normal qu’il soit enrhumé quasiment en permanence d’octobre à avril. Que là, c’est très probablement viral, et que non, il n’y a pas besoin d’antibiotiques, mais que si la fièvre dure plus de trois jours, il faudra revenir pour refaire le point.

Et consultation après consultation, mois après mois, hiver après hiver, certains messages passent.

La plupart du temps, entre leurs parents qui gèrent de mieux en mieux, et leur système immunitaire qui s’entraîne et devient plus performant, je vois beaucoup moins mes petits patients après. Je les vois pour la visite annuelle et les certifalacons. Eventuellement une ou deux fois dans l’hiver, quand la fièvre traîne un peu, ou parce qu’il y a eu une épidémie de scarlatine à l’école. Mais je ne les vois plus pour les rhumes.

Et puis il y a mes habitués, ceux dont je reconnais la voix au téléphone. Pas plus malades que les autres, mais il s’écoule rarement plus de 15 jours sans qu’ils viennent me voir. Ils ont leurs petits rituels au cabinet médical, leurs livres préférés, savent où sont rangés les crayons, qu’en disant «s’il te plaît », ils peuvent avoir une feuille pour faire un dessin, et connaissent par coeur la petite chorégraphie de l’examen.

Pour certains, c’est parce que les parents restent super inquiets. Parce qu’une fois, Noé avait fait une convulsion fébrile, et que même si ce n’est pas grave c’est quand même super impressionnant. Ou parce qu’Emma fait régulièrement des crises d’asthme qu’on a du mal à contrôler, et qu’à chaque rhume ça a tendance à recommencer.

Mais pour plein d’autres, les parents n’ont pas l’air tellement inquiets. Ils sont contents de ne pas avoir besoin d’antibiotiques, me disent sans que je leur demande qu’il leur reste du doliprane à la maison. Ils savaient que ce n’était pas grave, ils savaient déjà quoi faire, ils savaient même dans quels cas reconsulter. C’est juste le message du « ce n’est donc pas la peine de venir » qui n’est pas passé.

De temps en temps, je finis par comprendre pourquoi ils sont venus. La consultation pour le petit est un prétexte pour aborder autre chose, les conflits avec la hiérarchie au boulot, l’oubli de pilule d’avant-hier, les insomnies depuis plusieurs semaines… Parfois même on se met d’accord pour reprogrammer un rendez vous juste pour ça, sans les enfants, pour avoir le temps de s’en occuper comme il faut.

Plus souvent, mes antennes-à-détecter-les-motifs-cachés-de-la-consultation doivent être en panne, parce que même en lançant quelques perches, je ne trouve vraiment rien d’autre que le nez qui coule et 38 depuis la veille. Ce sont des consultations reposantes, on discute, on rigole, je rattrape un peu de retard. Comme une respiration au milieu de journées parfois un peu difficiles.

Mais je trouve quand même ça un peu bizarre de prendre rendez vous chez son médecin juste pour venir lui dire bonjour.