Un jour avec

Il y a des jours « sans ». Heureusement, il y a les jours « avec », ça s’équilibre.

Aujourd’hui c’est lundi, et j’aime pas les lundi. En plus je suis de garde, et j’aime pas trop ça non plus.

Mais aujourd’hui est un jour avec.

J’arrive au boulot, 8h, un message d’une patiente, qui aimerait que je la rappelle. Elle est enceinte, comme elle l’espérait depuis 6 mois, veut savoir si elle doit venir, a l’air d’avoir pas mal de questions. On fixe un rendez vous pour discuter tranquillement de tout ça dans une dizaine de jours.

Les consultations débutent. Je parle sevrage des antidépresseurs avec Annie, qui a trouvé un nouvel équilibre après un divorce, un déménagement, un changement de travail. J’explique à Edouard que non, la reprise du volley avec sa tendinite d’épaule, ce n’est pas la meilleure idée du monde. Tiphaine vient pour son renouvellement de pilule, elle la prend en continu depuis l’an dernier et a dit au revoir aux migraines pendant les règles.

Consultations tranquilles, rythme de croisière, j’ai même cinq minutes pour faire un tour sur internet. Mon « jour sans » me vaut des tas de précieux conseils. De quoi me remotiver pour tenir la barre : gentille mais pas bonne poire.

Téléphone, ma secrétaire. Une patiente vue par ma collègue la semaine dernière appelle, elle veut un traitement plus fort, celui prescrit ne suffit pas, et sa fille a la même chose. Je reste zen, sûre de mes nouvelles résolutions. J’explique que je ne peux pas faire d’ordonnance sans les voir, et qu’il serait plus logique qu’elle prenne rendez-vous avec ma collègue le lendemain. Et je ne cède pas pour les rajouter sur mon planning sur l’heure du déjeuner.

Manon est enrhumée, Pierre a de la fièvre. La maman est en déplacement, c’est le papa qui les amène, et il n’est pas peu fier d’avoir tout bien géré!
Daniel s’est fait une entorse de cheville, mais ne sait pas trop comment… C’est que samedi, c’était l’enterrement de vie de garçon de son meilleur ami, les souvenirs de la soirée sont un peu flous. Heureusement le mariage n’est qu’en août, d’ici là ça devrait aller.
J’entends Charles pleurer dans la salle d’attente. Ses parents ont des cernes jusqu’en bas des joues, pas facile de trouver le rythme avec un bébé de 15 jours. RGO, coliques? Il pleure beaucoup, même pendant les tétées. Beau bébé en pleine forme à l’examen, mais ses parents ne savent plus quoi faire face à ses pleurs. Gaviscon pour voir si ça change quelque chose, et de toute façon je le revois la semaine prochaine pour le peser et refaire le point. Incertitude et petit sentiment d’impuissance, mais pas d’inquiétude : Charles va bien, ses parents se soutiennent l’un l’autre et semblent rassurés en partant.
Marcel, 65 ans, a 39 de fièvre depuis hier. Le coeur est rapide, irrégulier, je sors l’ECG. Marcel n’a pas un gabarit compatible avec la ceinture ECG, tellement pratique pour la majorité des patients, mais qui atteindrait largement son point de rupture chez lui. Je démêle les anciennes électrodes-ventouses en discutant tranquillement. On parle jardinage, je le fais rire en lui racontant que j’ai desherbé au pif hier, ne sachant pas lesquelles étaient les mauvaises herbes. Il se moque un peu, ça détourne son attention pendant que je me bats avec ces fils plein de noeuds. L’ECG n’est pas inquiétant, pas d’arythmie, seulement la fièvre qui accélère son coeur, et quelques extrasystoles. Explications, prescriptions.

L’heure de manger. Pour une fois, on a le temps de discuter avec mes collègues, de parler un peu des patients, des vacances prévues, des investissements pour le cabinet.
Téléphone, une patiente qui devait reprendre après arrêt de travail, mais pas moyen d’adapter son poste selon sa chef, donc inaptitude temporaire prononcée par son médecin du travail. Je l’ai vue vendredi pour sa reprise, j’accepte de prolonger son arrêt sans la revoir aujourd’hui, prochain rendez-vous dans deux semaines.
On papote encore un peu avec les collègues, mais je guette l’horloge pour reprendre à l’heure.

14h. Béatrice s’est retourné deux doigts en chahutant avec ses enfants. Entorse, je lui bricole une attelle. C’est elle qui me dit « ah ben non, pas 23 euros, vous avez oublié de me compter l’attelle! Vous serez jamais riche! » et me pousse à chercher la bonne cotation.
Théo vient pour ses deux ans, il imite très bien le chat et range tous les cubes avant de partir.
Anne Marie vient pour sa prolongation. Souffrance au travail, elle ne sait plus où elle en est, ça fait 4 fois qu’elle me raconte les mêmes vexations et les mêmes SMS de son patron. Mais elle commence à apercevoir un autre horizon possible, me parle d’inspection du travail, de chercher autre chose… Prolongation, on se revoit dans 8 jours.
La secrétaire veut me rajouter deux rendez-vous. Pas de critère de gravité, je n’ai plus de place aujourd’hui, soit ça attend, soit c’est avec ma collègue. Et j’arrive à ne pas culpabiliser.

Autres consultations, autres histoires. Conjonctivite pour Emilie, séquelles du match de foot du dimanche pour Thibault. Je suis très nulle pour examiner les genoux, mais là j’ai une excuse en or, il est beaucoup trop enflé et douloureux pour faire quoi que ce soit. Rien de cassé, attelle, et à revoir une fois l’oedème disparu.

Adeline arrive, avec sa petite Léa, toute neuve, un mois tout juste. Un peu de fatigue, une épisio douloureuse, mais une super sage-femme qui l’a aidée à gérer tout ça. Adeline ne savait pas si elle allait allaiter, mais finalement elle adore ça. Et Léa aussi, vu la courbe de croissance. J’avais prévu du temps pour les voir toutes les deux, quasiment une heure, on a le temps de se poser, de parler allaitement, rythme, vécu de la naissance et des premières semaines, vaccins à prévoir.
Sortie de classe, l’heure des certifs. Je parle surpoids avec Vincent dont l’IMC grimpe, croissance avec Damien qui se trouve trop petit.
Je parle surpoids aussi avec Jean. Lui ne vient pas pour un certif. Il avait tenté sans succès la demande de renouvellement par téléphone pour son kardegic, sa pravastatine et son bisoprolol. Finalement on passe une demi-heure à discuter. Il espérait que l’endocrinologue aurait une pilule miracle pour lui faire perdre son ventre, il a vraiment été déçu du rendez-vous. Il est par contre très fier de sa première petite fille, Léa, que j’ai vue deux heures avant. Me demande comment elle va, combien de temps sa maman va l’allaiter. Je retourne la question, comment il la trouve, sa petite-fille? Ça m’assure une bonne minute trente de gagatage grand-paternel et zéro entorse au secret médical. Pour le poids, après réflexion, il aimerait venir avec sa femme pour discuter des repas, après tout c’est elle qui cuisine. Pas de problème. Il veut un renouvellement pour six mois. Je le regarde en souriant, il soupire un peu, « bon ben d’accord, trois mois alors ».

Axel débarque avec sa mère et sa soeur. Débarquement, car c’est un phénomène! 5 ans, curieux de tout, n’arrête pas de causer et de faire ces remarques innocentes et percutantes que seuls les enfants peuvent se permettre. Me demande mon nom pour me dédicacer un dessin, et me regarde avec des yeux ronds comme des billes quand je lui donne la réponse « c’est ton VRAI nom, ça?? ». En partant, il me fait un câlin pour me dire au revoir avant d’agiter joyeusement la main.

Je devrais être à l’heure pour ma garde de ce soir, j’ai déjà capté la ligne de la maison médicale au cas où le 15 m’appelle.
Dernière consultation. Le mari d’une patiente, je ne le connais pas. Vient pour une bronchite, on discute un peu pour compléter le dossier. Il fait de la course à pied et s’attaque à une préparation de marathon. 40 ans. Je parle épreuve d’effort, il me dit qu’il trouvait justement que l’examen pour le certif de sport fait comme ça au stade au moment des inscriptions au club du patelin d’à côté, ça lui semblait un peu léger. Je pense qu’on devrait bien s’entendre.

Trois messages du secrétariat ce soir, trois coups de fil. Deux pour dire qu’une enveloppe est prête, un pour fixer un rendez-vous. Ça me semble raisonnable.

Je pars pour ma garde. C’est calme, un seul patient, ça me laisse le temps de faire un tour des blogs, un peu de compta, de répondre à mes mails, avant de rentrer enfin chez moi.
Un peu fatiguée, 16h de boulot dans les pattes, mais contente de ma journée.

Aujourd’hui était un jour « avec ».

Bien sûr, certaines consultations sont plus dures que d’autres et vont suffir à transformer un jour avec en jour sans.
Aujourd’hui j’ai eu plein de pédiatrie, des patients pas trop malades, pas de gros conflit, pas d’urgence à gérer, ça aide.
Mais surtout, j’ai eu en tête les remarques reçues suite au dernier billet, échangées sur le blog, sur twitter et dans la vraie vie.
Je n’ai pas laissé ma nullité d’examen des genoux entorsés devenir le point le plus important de ma journée (j’ai jamais su chercher un Lachman, je pense que je ne saurai jamais, mais avec un interrogatoire détaillé et les bouts d’examen clinique que je sais faire, mes patients et moi, on s’en sort).
J’ai géré mon emploi du temps un peu différemment, sans culpabiliser quand ma collègue m’a dit ce midi « ah ben cet après-midi je vois trois de tes patients que t’avais pas le temps de voir! ».
J’ai régulé le rythme des consultations, pour prendre le temps nécessaire, sans pousser les murs pour rajouter du monde.

Et j’ai choisi de faire d’aujourd’hui un jour « avec ».

Merci à tous ceux qui m’y ont aidée.

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10 réflexions au sujet de « Un jour avec »

  1. Hello.
    Normalement les bons comme les mauvais jours vont par série.
    Est ce que l’état moral successif à un bon ou un mauvais jour en entraîne un autre? Et si c’etait notre propre fatigue qui conditionnait la journée?
    Parfois je vois une triplette de mecs insupportables le même jour: donc dans trois mois ils risquent de revenir en même temps alors j’essaie de panacher. 3-4 mois.
    Au plaisir de te lire.
    Bonne journée.

  2. Félicitations !!!!
    Bon, le collègue aurait pu se taire mais sinon, c’est fou comme le ressenti d’une journée peut être modifié.
    Bonne continuation

  3. Parfois il ne faut pas grand chose pour « décider » qu’un jour serait « avec »… je m’en suis fait la réflexion à midi après 2 jours dans un cabinet où je garde de mauvais souvenirs de remplacement (un long rempla de 2 mois très éprouvant)
    J’y suis retournée une petite semaine pour dépanner l’associée que j’aime bien, mais j’y suis allée avec une appréhension… sans raison particulière à part les mauvais souvenirs.
    Et puis à bien y réfléchir, pourquoi je râle depuis 2 jours ? LE secrétaire est très sympa et très efficace, il sait dire non, il ménage mon planning, éviter les trous, me garde une bonne pause de midi où je peux rentrer chez moi; je n’ai pas été surchargée, aucune urgence, des patients et des consultations sympas, des grossesses, de la gynéco, pas de conflits…

    Au final il ne tient qu’à mon état d’esprit de décider que ça serait des jours avec !

  4. Oups j’avais pas vu ce post! je suis contente que tu aies retrouvé confiance. Je n’ai jamais côté une attelle, j’y penserai à l’avenir. Pour les genoux, j’ai encore honte de ne pas savoir faire un examen correct mais finalement ça ne change pas grand chose en pratique…alors ton billet me rassure, on se débrouille avec ses compétences. merci pour ton écriture limpide, j’ai eu l’impression d’être dans ton dos pendant cette journée avec. Pourvu qu’il y en ait plein d’autres.

  5. Je rattrape le retard dans ma lecture des blogs et j’ai le sourire rien qu’à te lire. J’aime ces journées où les consultations semblent couler de source, où ton état d’esprit fait que tu ne te focalises pas sur ce qui, un autre jour, en ferait un « jour sans ». Finalement, il ne s’est pas passé grand chose de plus que d’habitude : tu as « juste » pu faire la médecine telle que tu l’entends, et ça c’est bon… ! Bonne journée à toi !

  6. Bonjour,
    Merci pour votre blog. Il donne un aperçu ordinaire d un métiers qui ne l est pas.

    Nb merci egalement d avoir cité votre patient cardiaque qui voit son imc grimper. Je suis dans le meme cas (avec passage chez l endocrino et tout le toutim) et c est, dans une certaine mesure, assez rassurant de voir un cas a priori similaire.

    Bonne jounée

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