Tenir la distance

Parfois, pour accueillir un patient, je ne peux pas opter pour mon traditionnel « qu’est ce qui vous amène? ». Parce que je n’arrive pas à me rappeler si habituellement je dis tu ou vous au patient assis en face. Et même si ça paraît complètement ridicule, ça n’est pas si rare que ça.

Pourtant au départ, ça me semblait simple. Etudiante, pleine de grands principes, je trouvais que le tutoiement était un manque de respect pour les patients, que c’était peu professionnel. Donc dans mon cabinet à moi, plus tard, ce serait vous pour tout le monde. Enfin pour les adultes, parce que j’allais quand même pas vouvoyer les enfants.

Sauf que les enfants, ces traîtres, ils grandissent. Surtout les ados, qui, presque sans prévenir, deviennent légalement adultes du jour au lendemain. Mais je me vois mal me mettre à les vouvoyer d’un coup à leur majorité.
Donc je tutoie en dessous de 18 ans, et je continue de tutoyer ceux que j’ai rencontrés avant leurs 18 ans.
Ce qui implique de me rappeler à quel moment je les ai vus pour la première fois. Pour certains, je m’en rappelle très bien. Pour d’autres, c’était il y a un an et demi, le souvenir est un peu flou, c’était dans la tranche 17-19 ans et je ne suis pas fichue de me souvenir si je leur ai donné du tu ou du vous.
Et c’est comme ça que je me retrouve à utiliser des phrases complètement bancales du style « qu’est ce qu’on a à voir aujourd’hui » en attendant de retrouver dans le dossier informatique la date de la première consultation, avec rapide exercice de calcul mental pour savoir si c’était avant ou après leur 18ème anniversaire.

Le tutoiement change forcément les choses au niveau relationnel. Mes grands principes d’étudiante anti-tutoiement n’ont pas tenu cinq minutes en médecine de famille, dont l’un des points forts est justement le suivi sur le long terme, de l’enfant à l’adulte et au-delà. Au fil des années, mes patients grandissent/vieillissent, et la proportion de patients que je tutoie augmente. Ce n’est pas pour autant que j’ai l’impression de leur manquer de respect. Ni de me transformer en médecin paternaliste version « mon petit, je sais ce qui est bon pour toi ».
Cela dit, eux me vouvoient. Et même si pour moi le tutoiement est plutôt la reconnaissance d’une histoire commune qu’une tendance à infantiliser, ça crée forcément un décalage. Décalage dans la relation, entre mon tu et leur vous. Décalage aussi entre la relation avec ceux que je tutoie, et la relation avec ceux que je vouvoie, même s’ils ont le même âge, simplement parce que je les ai rencontrés un peu plus tard.

Ce décalage me gêne parfois un peu. Et pourtant, je ne vois pas beaucoup d’autres options.

Je pourrais vouvoyer tout le monde, enfants compris.
Non, en fait, je ne pourrais pas. Je me trouverais complètement ridicule à vouvoyer un enfant de 4 ans. « Oh, elles sont trop belles vos chaussettes Cars! » c’est pas possible.

Je pourrais vouvoyer à partir de 18 ans. Mais à titre personnel, j’aurais trouvé très bizarre que mon médecin de famille se mette à me dire vous à ma majorité alors qu’il me connaissait depuis des années. Plus que bizarre, je crois que je l’aurais mal vécu, comme s’il avait oublié les années précédentes, comme s’il ne me connaissait pas.

Je pourrais simplement leur demander ce qu’ils préfèrent. Mais je n’ai pas encore trouvé de tournure de phrase élégante pour demander « Tu préférez que je vous tutoie ou que je te vouvoie? »

Je n’envisage même pas l’option bonus, qui théoriquement pourrait être valable pour rétablir une relation égalitaire, plus horizontale : leur dire de me tutoyer aussi.
Ça m’est arrivé quelques fois que des patients me tutoient, et ça me met extrêmement mal à l’aise. Bon, il y a les enfants et certains adultes avec un retard mental, qui ont du mal avec le concept du vouvoiement. Là, ça ne me choque pas. Il y a le tutoiement corrélé au taux d’alcoolémie, mais ça c’était surtout pendant les gardes aux urgences pendant mon internat. Comme cet habitué de 40 ans, qui généralement tournait autour de 4g/l d’alcoolémie, et qui m’avait dit un jour où je le bordais dans sa couverture de survie pour limiter à la fois son hypothermie et l’agression olfactive qu’il représentait « T’es gentille, toi, mais maintenant, laisse moi dormir! ». Dans ces contextes, l’emploi du vous ou du tu, ce n’est pas le problème principal.
Mais en consultation, comme je n’habite pas où je travaille, et que je ne fréquente pas mes patients en dehors du cadre professionnel, lorsqu’un patient se met à me tutoyer, ça me fait comme un sursaut dans l’estomac. Comme s’il empiétait sur mon espace personnel, sur mon territoire. Je recadre rapidement, et je ne respire de nouveau confortablement que quand le patient se remet à me vouvoyer.

J’ai besoin d’une certaine distance dans la relation de soin. Le vous m’aide à maintenir cette distance.

Par contre, comme je suis pleine de contradictions, même parmi les patients que je vouvoie, il m’arrive d’en appeler certains par leur prénom.
Le plus souvent, ce n’est pas en direct, mais pour parler d’eux à l’un de leur proche. Typiquement quand je demande des nouvelles du conjoint. Là encore, il y a des phrases bancales. « Votre mari » ou « votre femme », certains le prennent mal quand ils ne sont pas mariés. « Votre conjoint(e) », je trouve ça terriblement pompeux, et « votre ami(e) » ridicule. Je ne vais quand même dire « et comment va madame? ». Donc je demande comment va Patrick, ou, au téléphone, s’il est possible de parler à Audrey. Ce qui ne m’empêche pas de repasser au Monsieur ou Madame Exemple lorsque je les vois en consultation.

Parfois, c’est sur demande du patient. Jeanne, 82 ans et un caractère très entier, me grondait à chaque fois que je lui donnais du Madame Pinceau.
Parfois aussi, le prénom s’impose. Pour accompagner Evelyne par exemple, en fin de vie à domicile, chez qui je passais plusieurs fois par semaine et avec qui je parlais de la vie, de la mort et du reste, assise sur le bord de son lit. Quand elle téléphonait, elle me disait « c’est Evelyne », c’est donc comme ça que je l’appelais.

Personnellement, si un jour je suis malade, option grave maladie potentiellement mortelle, je crois que ça me rassurerait d’entendre mon prénom.
Peut-être la résurgence de la vieille croyance selon laquelle les noms ont un pouvoir. Peut-être le fait d’avoir vu trop d’épisodes d’Urgences quand j’étais ado, où les super-docteurs qui sauvaient tant de monde avaient le prénommage facile.

Tu, vous, nom, prénom.

Ma tambouille relationnelle reste très personnelle, imprégnée de mon ressenti et de mon histoire. Ça manque un peu de règles de savoir-vivre à la Nadine de Rothschild. Il faut dire que le français est une langue compliquée. De temps en temps, le « you » générique des anglophones me paraît terriblement tentant.

En l’absence d’une telle option, j’en reste au stade de la tambouille, cherchant à être suffisamment proche pour soutenir et aider, mais assez loin pour garder une réflexion objective sur ce qui se passe. Pour essayer de tenir la distance.

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