La bonne médecine

Quand j’étais petite, c’était facile, c’était clair : il y avait le vrai et le faux, le bon et le mauvais. A l’école, j’apprenais des choses indispensables, qui m’ouvraient des perspectives fabuleuses. Lire, écrire, découvrir le monde. J’apprenais des choses utiles, je faisais du bon travail, j’avais une bonne note, normal.

Ça a commencé à se gâter assez vite. Au collège, j’avais par exemple la très nette impression que les notes de dessin étaient plus liées au prix de la boîte de crayons de couleur et aux flatteries servies au prof qu’au travail réalisé. Je n’étais pas convaincue non plus que les intégrales et les courbes en forme de poisson qu’on apprenait en maths seraient des outils indispensables dans ma vie future.

Et puis arrivée à la fac de médecine, j’ai franchi une étape. Le système de classement et de notation devenait franchement crétin. Alors qu’il y avait des milliers de choses passionnantes à comprendre et à apprendre, on se retrouvait à apprendre par coeur des listes de trucs qu’on pouvait trouver en quelques secondes dans un bouquin, juste pour pouvoir classer les étudiants. Selon la première année de médecine, un bon médecin, c’est quelqu’un avec une bonne mémoire, une forte résistance à la pression et une bonne dose d’instinct de compétition.

En stage, je voyais bien quels médecins étaient appréciés par l’équipe, par les patients, et lesquels faisaient peur à tout le monde. Bizarrement, c’était plutôt ceux de la deuxième équipe qui avaient le plus de responsabilité et d’avancement, mais j’avais tout de même plus envie de faire partie de l’équipe 1. Je me suis mise à travailler pour soigner mes patients plus tard, et pas seulement pour être bien classée en fin de 6ème année. Plus de temps en stage et moins de temps en bachotage.

Ma propre définition de ce qu’était la bonne médecine. J’aspirais à la reconnaissance et à l’affection de mes patients, je me voyais prendre le temps de les écouter, de leur expliquer, de les guérir.

Depuis, j’avance dans ma définition. Je suis revenue sur certains critères, en particulier sur l’objectif de résultats. Je suis là pour soigner, pour accompagner. Pas pour chercher à guérir à tout prix. Le temps et l’écoute sont toujours indispensables, mais d’autres aspects sont venus compléter mon tableau. L’importance du sens critique, et d’une formation indépendante et mise à jour régulièrement. L’équilibre entre distance et empathie, parce que trop proche, je fais des bêtises, ou je craque. La nécessité de poser des limites de temps en temps.

Je sais que pour certains patients, je ne suis pas un bon médecin, parce que je ne veux pas voir à 19h30 leur fils de 17 ans qui a 38 depuis le matin, ou que je ne leur donne même pas d’antibios alors qu’ils savent bien que ça va tourner en sinusite. Ça me touche moins maintenant que ça ne l’a fait.

Certains jours je sens que je passe à côté d’une consultation, que j’ai fait une erreur dans une prise en charge, ou que je n’ai pas réussi à comprendre la vraie demande d’un patient. Ça, c’est plus dur.

D’autres fois, parfois dans la même journée, je vois un patient repartir souriant d’une consultation où il est arrivé souffrant, et j’ai l’impression d’avoir servi à quelque chose.

Ma définition est encore en cours d’écriture, modifiée par les rencontres, les histoires, les lectures. C’est un chemin plutôt qu’un objectif, mais arrivée à la retraite, j’aimerais bien me retourner en me disant que dans l’ensemble, j’ai réussi à faire de la bonne médecine.

Mais c’est sûr, je n’attendrai jamais le niveau du Dr R, feu le généraliste de mon grand père, qui m’en parle à chaque fois que je le vois. Lui c’était un très, très bon médecin : il lui suffisait de poser deux fois son stéthoscope pour faire son diagnostic.