Rho… la hooonte!

Il y a les petits et les plus grands. Les rigolos et les potentiellement embêtants. Ceux qui me font juste pousser un soupir, et ceux qui me font culpabiliser.

Ce sont mes petits moments de honte.

Ces moments où j’aimerais avoir cette fabuleuse machine à remonter le temps d’une seconde, me transformer en petite souris au fond de son trou pour pouvoir rougir en paix, ou parfois me mettre des baffes.

J’en ai toute une collection.

Pour y entrer, c’est comme pour passer dans les bêtisiers à la télé : il faut que ça se finisse bien. Avec juste ma petite voix intérieure qui me dit « rho… la hooonte!! »
Sinon, ça va dans la collection de « mes grosses erreurs », voire dans celle de « mes regrets éternels » (pour l’instant c’est une collection vide, tout va bien).

Dans ma collec, il y a par exemple le moment où j’ai demandé à une nouvelle patiente, qui venait de me dire qu’elle avait eu une hysterectomie un an avant , et qui venait pour des nausées : « et vous êtes sûre de ne pas être enceinte? ».

Cet instant où, à la fin de la journée, j’ai réalisé que j’avais la lèvre pleine d’encre.

Cette fois où j’ai envoyé Madame Bouton aux urgences après une chute, avec un joli courrier qui disait que l’examen n’évoquait pas une fracture du col du fémur typique, mais qu’il devait quand même y avoir quelque chose vu qu’elle boîtait vraiment beaucoup. Ça ne risquait pas d’être une fracture du col, elle avait déjà une prothèse. En réalisant ma boulette trois heures plus tard, j’ai eu eu l’impression, comme si j’y étais, d’entendre les externes dire que quand même, la cicatrice se voyait hyper bien et que j’aurais pu examiner la patiente.

Il y a la fois où je me suis adressée à l’épouse de Monsieur Jacques en pensant que c’était sa fille.
Et celle où j’ai parlé au père de Marina en étant persuadée que c’était son grand-père qui la gardait pour la journée.

Ce jour où j’ai glissé dans le couloir mouillé pour venir m’étaler dans la salle d’attente devant mes patients et ceux de mes collègues.

Et puis de temps en temps, il y a une pièce de collection qui sort un peu du lot.

C’est le cas pour l’histoire de Jérémy. 17 ans, en pleine forme, je le vois une fois par an pour son certif de tennis de table. Il vient un soir avec sa mère pour une conjonctivite. Ça dure depuis deux jours. Il n’y a qu’un oeil qui coule et qui fait mal, avec la paupière gonflée et le nez qui coule aussi, mais pas tout le temps, seulement par moments. Du coup ça m’intrigue, je pose pas mal de questions. Pas de traumatisme, ça vient tout seul, ça fait super mal derrière l’oeil, et l’oeil gonfle, pleure et devient rouge et se ferme un peu. Ça dure quelques minutes ou dizaines de minutes, et ça s’en va. A l’examen : rien à se mettre sous la dent. L’oeil n’est même pas rouge. Paupière retournée, test à la fluoresceine : rien.

Ha ha! me dis-je. Ce n’est pas une conjonctivite! Je ne vais pas me faire avoir, il se peut bien que je fasse mon premier diagnostic d’algie vasculaire de la face. Je suis drôlement fière de moi, sur ce coup là. Dr House, attention, j’arrive!!

J’explique, je prescris le traitement qui va bien, je le revois trois jours plus tard. Le traitement soulage les douleurs, (Ha ha! J’avais raison!) mais plus ça va, plus l’oeil est gonflé à chaque crise. (Ça c’est un peu bizarre, quand même). Du coup appel au neurologue pour avoir son avis. Lui se méfie d’une pathologie du sinus caverneux, il faut faire rapidement IRM et bilan ORL. Me voilà partie à programmer tout ça. Forcément, Jérémy et sa famille sont un peu inquiets…

Par acquis de conscience, j’appelle aussi l’ophtalmo, qui le voit en urgence.
Et lui enlève le tout petit corps étranger qu’il avait dans l’oeil et que je n’avais pas vu.

Rho, la hooonte!
J’aurais pu commencer par là, en fait. Et ne pas me prendre pour Dr House.

Ça m’apprendra. C’est l’atout majeur de cette collection.

Grâce à elle, je peux me coller la honte une fois sur mille sujets, mais je ne me collerai pas la honte mille fois sur les mêmes!