Bisounourse et fatiguée

Mon côté Bisounourse, je le revendique. Et la plupart du temps, j’arrive à y croire. J’arrive à croire qu’avec de la bonne volonté, du travail, du temps et de l’énergie, on peut faire bouger les choses.
Mais ces derniers temps, la Bisounourse que je suis a pris un peu trop de baffes en pleine tête pour rester aussi optimiste.

Bisounours vs. Alien in LaMaisonQuiRendFou Le score est à peu près de 34 à 29863.

Bisounours vs. Alien in LaMaisonQuiRendFou
Le score est à peu près de 34 à 29863.

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J’aime toujours autant mon métier. J’aime toujours l’impression de me sentir utile pour mes patients. Mais mon utilité est bien limitée en ces temps de souffrance au travail quasi-généralisée et de procédures arbitraires et déshumanisantes. Plusieurs de mes patients sont pris dans des imbroglios administratifs qui les poussent à l’épuisement, à la démission, quel que soit leur état de santé de départ. Face à ces situations, j’écoute, j’essaye d’accompagner… Mais je ne sers pas à grand-chose de plus. Et je m’énerve toute seule contre ce monde qui ne tourne pas rond, en râlant « c’est pas normal! »  dans ma tête.
Heureusement, il y a toujours les consultations où je me sens vraiment utile : pour les rhumes, par exemple. Ah ben non, c’est une blague, je sers à rien non plus pour ça, un rhume ça guérit tout seul, je peux juste essayer de l’expliquer à mon patient.
Pour le diabète alors, ou pour d’autres pathologies qu’on connaît bien et sur lesquelles on a des traitements efficaces? Moui, même pas sûr, vu le niveau de preuve sur lequel reposent les indications des différents traitements.
De temps en temps, malgré tout, on se rend compte qu’on a eu un petit rôle dans l’itinéraire des patients. C’est précieux.
N’empêche que souvent ces derniers temps, en fin de journée, il me reste un arrière-goût de bof dans la bouche. Comme une Bisounourse qui se serait mordu la langue.

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J’ai toujours envie de travailler en équipe. Je reste persuadée que c’est l’avenir de notre système de santé. J’ai été franchement emballée par l’expérience menée à Besançon et ailleurs d’enseignement pluri-professionnel, avec des étudiants infirmiers, pharmaciens, sages-femmes, travailleurs sociaux, médecins, psycho, ergo, assistantes sociales… (atelier 164, résumé dispo ici). J’en ai entendu parler au congrès du CNGE à Clermont-Ferrand fin novembre, et j’ai eu envie de dire « bon sang mais c’est bien sûr! ».

Apprendre ensemble à travailler ensemble. Comme une évidence dans ce principe.

Apprendre ensemble à travailler ensemble. Comme une évidence dans ce principe.

Sauf que dans la vraie vie, ça ne marche pas comme ça. Dans la vraie vie, j’ai essayé de mettre en place un travail en équipe avec les professionnels de santé de mon secteur. On a monté un projet de maison de santé pluri-professionnelle, et puis après des mois de discussion, la majorité des professionnels concernés a fini par dire que ça ne servait à rien d’avoir une salle commune, et qu’il était préférable que les locaux soient séparés. Et c’est pas demain la veille qu’on fera des consultations pluriprofessionnelles, ni de l’éducation thérapeutique en équipe.

Chacun chez soi et les vaches seront bien gardées. A choisir, je préfère la vache Milka.

Chacun chez soi et les vaches seront bien gardées.  Surtout, faut pas mélanger, hein!

Une baffe de plus pour ma tête de Bisounourse, avec en option l’impression de me faire piéger dans un projet immobilier qui n’est plus celui que j’espérais.

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J’ai toujours envie d’enseigner, de transmettre. Pendant mes études, certains aspects de l’enseignement m’ont laissée perplexe. La théorisation à l’extrême pendant l’internat concernant les compétences du médecin généraliste, la quête de reconnaissance à tout prix des généralistes universitaires, pour se faire une place à côté des hospitaliers. Le contraste entre le discours officiel « nous sommes des pédagogues ouverts, nous ne sommes pas là pour saquer les étudiants » et les faits.

Bien sûr, c’est important de réfléchir sur la discipline, de faire de la recherche en soins primaires. Evidemment, la filière universitaire de médecine générale est indispensable. Oui, c’est une discipline jeune, qui a besoin d’un corpus théorique et de gens pour la défendre.
Mais pourquoi les internes devraient tous être des chercheurs en médecine générale? N’est-il pas plus important d’en faire avant tout des soignants compétents?

J’ai voulu m’investir dans l’enseignement justement pour essayer de faire bouger tout ça de l’intérieur.
Sauf que quelques années après, je ne peux que constater que si ça bouge, ça n’est pas dans le sens que j’espérais. Qu’on va vers toujours plus de théorisation, qu’on s’éloigne de la pratique médicale courante, que la forme prime souvent sur le fond. Et après le congrès du CNGE auquel j’ai assisté cette année, je ne crois plus qu’il soit possible de changer de route. Le paquebot est lancé, avec une inertie considérable. Le débat n’est plus possible.

Le Paquebot FUMG. Toujours plus grand, plus fort, plus vite. Jusqu'au bout de l'extrême limite.  (en vrai, Oasis of the see)

Le Paquebot FUMG. Toujours plus grand, plus fort, plus vite. Jusqu’au bout de l’extrême limite.
(en vrai, Oasis of the Seas)

Au programme du congrès, il y avait une « table ronde – débat » sur la FUMG (Filière Universitaire de Médecine Générale). Cette table ronde a eu le mérite de m’enlever mes oeillères. J’espérais entendre parler d’avenir, assister à une discussion constructive sur la façon de mettre en place un enseignement de la médecine générale adapté au système de santé de demain. Naïve que j’étais. J’ai vite réalisé que la plupart des intervenants étaient surtout là pour se faire mousser et défendre leur position. Et dans d’autres communications pendant ce congrès, j’ai senti la même tendance à défendre les parcelles de pouvoir acquises jusqu’ici. Comme si les nouveaux dominants de la Discipline Médecine Générale luttaient  à l’avance contre toute remise en question.

Alors je ne crois plus pouvoir faire bouger quoi que ce soit.
Et je me dis que, peut-être, après tout, le paquebot a raison. Peut-être qu’effectivement, je ne comprends pas l’intérêt de tout ça parce qu’il me manque des références et des connaissances théoriques. Si le paquebot a raison, j’ai tort d’essayer de le faire dévier de sa route. Et dans le cas contraire, j’en ai marre de me prendre des coups en essayant de faire bouger un paquebot avec mon pauvre radeau de Bisounourse et une rame. Alors je vais arrêter d’essayer, et aller voir ailleurs si je peux servir à quelque chose.

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J’aime toujours mon métier. J’ai toujours envie de travailler en équipe. J’ai toujours envie d’enseigner et de transmettre.
Mais là, je suis un petit peu fatiguée.

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15 réflexions au sujet de « Bisounourse et fatiguée »

  1. un paquebot ça se manoeuvre pas facilement . je comprends ta déception et ta fatigue je ressens le mm genre de choses par rapport à ma spécialité. tu sais les médecins MG ou oph dans la vraie vie ils bougent bp moins que sur twitter. repose toi ne te laisse pas démonter

  2. Bonsoir Farfa,

    Tu sais, il y a un certain plaisir à pagayer dans son canoë en solo, a faire un bout de chemin avec d’autres, ne désespère pas. Travailler ensemble, avec des gens intéressants, c’est possible. Il faut juste fuir les structures aliénantes et fréquenter les bonnes personnes.

    Tu es en train de réaliser à quel point Laborit avait raison : « Tant qu’on n’aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent et tant que l’on n’aura pas dit que jusqu’ici cela a toujours été pour dominer l’autre, il y a peu de chance qu’il y ait quoi que ce soit qui change. »

    Et oui, il y a avait peu de chances pour que la FUMG ne tombe pas dans les travers des autres filières et ne devienne pas un espace de lutte de pouvoir. Surtout quand on sait le nombre de couleuvres que doivent avaler ceux qui postulent à un poste de PU.

    Tiens bon la rampe, ça va bientôt tanguer ferme, on aura besoin de toi pendant que le Titanic coulera.

  3. Moi aussi j’ai été déçu par certains projets récemment.

    Ma contre-attaque : se recentrer sur le soin pur et lâcher du lest pour libérer l’esprit et faire de l’extra medical

    Point bisounours : la communauté twitterale démontre quand même qu’il y a un paquet de MG qui pratique une Médecine loin des pièges académiques…

    Bises

  4. concentre toi sur tes patients et dévoue toi à leur santé, ça ne peut que te pousser vers du mieux, pour ta conscience et pour ton environnement !

    Courage, n’abandonne jamais !

    bisous

  5. Oui, comme je comprends cette fatigue du rameur à contre-courant. L’inertie est partout Farfa. Dans la Sainte famille de l’Éducation Nationale, où j’évolue normalement, on observe beaucoup de phénomènes très similaires à ceux que l’on observe dans le monde de la médecine : la médiocrité, l’inadéquation de la formation des futurs enseignements, la dévalorisation de certaines spécialités, la surdité des vieux schnocks décideurs qui pilotent l’avion sans même se rappeler qu’il y a une piste d’atterrissage, une terre bien ferme où leurs programmes (nos protocoles à nous) sont inapplicables. Bref. Pour les p’tits pantins qui doivent faire avec tout ce fratras, réfléchir à sa pratique, à son acceptation ou non du système, à l’intérêt des apprenants est parfois un supplice tant les contre-sens sont nombreux. Mais heureusement, même si faire un métier que l’on aime est usant quand tant de vents contraires à vos principes, à vos valeurs, à vos aspirations viennent vous entortiller les synapses, il reste le noyau dur, celui qui nous a fait gravir des montagnes pour parvenir à prendre une place dans le monde qui vaille la peine d’être défendue bec et ongle. Quand on est en pleine forme, on s’aventure parfois à jouer les Don Quichotte pour faire avancer les mammouths au rythme des gazelles. Quand l’énergie vient à manquer, il n’y a qu’une solution. Se recentrer sur nos amours premières, quelles qu’elles soient. Et faire son boulot avec la patience et la bienveillance d’un artisan soigneux et délicat. Ne doute pas une seconde de l’impact que tu peux avoir dans la vie de tes patients. Beaucoup, pudiques, ne feront que t’être fidèles, et n’auront que la communication non-verbale pour te le faire savoir. D’autres te le diront plus ouvertement. Un jour de grande bascule. Au détour d’une consult anodine. Les gestes et les paroles de reconnaissance sont rares, mais cela ne signifient en rien que la gratitude n’est pas là. Un ou deux petits clins d’oeil pour t’en persuader :
    http://lacrabahuteuse.fr/2013/09/privesdemg/
    http://lacrabahuteuse.fr/2010/09/hommage-a/
    Un abrazo fuerte y ¡Ánimo! ¡No pasarán!

  6. Je pense qu’il faut enseigner comme on le sent pour transmettre aux internes la passion qu’on a pour ce metier et leur donner envie de le faire
    Mais c’est vrai que qd on voit la guerre entre les différents DMG on se dit mais pourquoi tant de rancœurs ???

  7. Je ne te connais pas, bien que nous ayons bien dû nous croiser à Clermont-Ferrand. Quand je lis tout ce que tu dis, je me dis que tous les éléments sont justes (donc, tu n’es pas psychotique, c’est déjà un bon signe 😉 !), mais que le tableau que tu brosses avec ces éléments est beaucoup plus sombre que celui que je vois.

  8. Je comprend parfaitement tout ça… et parfois aussi j’ai des moments de « pffff » quand je vois l’évolution inéluctable du système de santé…

    Mais au final, si nous sommes beaucoup à partager ce sentiment, c’est un peu rassurant ? 😉

  9. Bonjour marcheuse épuisée,
    J’aurais tant voulu que ce commentaire suffise à te redonner un peu d’élan… Mais, effectivement, quand on te voit te battre, seule (physiquement, hein… Sur Twitter on est tout plein derrière toi !) avec toute cette motivation et ces bonnes résolutions qui sont les tiennes, et qu’on voit l’intertie monumentales, la mauvaise foi, quand ce ne sont pas les bâtons dans les roues !, qui te sont opposés… Bah… voilà, quoi…
    Je te le redis, parce que je le pense : tu es un médecin et une femme épatante. Ton énergie et ta force de réalisation font mon admiration. Nous avons besoin de gens comme toi, pour le jour où tout ça s’écroulera. Et d’ici là, choisis tes batailles. Celles que tu sais pouvoir gagner pour le mieux être de nos patients, mais aussi de nos futurs confrères et consœurs. Tourne le dos aux aberrations et au jargon de la fac. Et comme DD : garde le cap !
    Je t’embrasse.

  10. Ping : Bisounourse et fatiguée | Jeunes M&eacut...

  11. Bonjour Farfadoc et mes meilleurs voeux pour que cette nouvelle année t’apporte du bonheur et du baume au coeur!
    Comme je te comprends! Je suis généraliste installée depuis 11 ans, MSU depuis 5.5 ans, généraliste enseignante depuis 4 ans, présidente de mon association locale des MSU depuis 2 ans: autant dire que j’y ai cru très fort!!! J’ai même envisagé de devenir MCA, c’est dire!
    Je suis comme toi, j’aime travailler en équipe. Je n’ai jamais essayé de construire une maison médicale, trop long, trop d’administratif, trop de temps et surtout trop seule… Mais pour chaque patient qui en a besoin, je contacte les infirmiers, le CCAS, les AS et d’autres intervenants, j’organise (en tout cas j’essaie… je ne suis pas parfaite 😉 des rencontres avec le patient. Ca prend un peu de temps mais finalement très efficace et ça me fait du bien, autant qu’à mes patients (et beaucoup d’IDE me remercient…).
    Quant à l’enseignement…. j’ai fait le même constat que toi. Il y a 10 ans, je prenais les armes! Maintenant, ceux qui ont « pris le pouvoir » me décoivent… Je n’étais pas au congrès du CNGE à Clermont, mais d’année en année, au fil des congrès (CNGE ou CMGF), ils ressemblent de plus en plus à des politiques se gargarisant de ce qu’ils ont fait! Attention, pas de méprise: je les admire pour ce qu’ils font, ils se battent énormément pour obtenir les toutes petites avancées qu’on accorde à la FUMG mais malheureusement ça a fait gonfler leur cerveau….
    Il ne faut pas oublier que l’enseignement en France est ainsi fait: un professuer debout devant toute une classe d’élèves dociles qui boivent les paroles et notent tout ce que Dieu peut dire… Finalement, il n’y a qu’en maternelle qu’on apprend à travailler « ensemble » et que les enseignants se mettent au même niveau (physique!) que les enseignés!…
    Alors moi, de mon côté, je reçois des internes, je reçois des externes, je fais mes GEASP, je m’assois à côté d’eux, j’échange et je m’acharne à transmettre ce que je sais et comment moi je vois les choses, je leur montre que la MG est une belle spécialité quand on se centre sur le patient …
    Ma dernière externe m’a dit en partant: « c’est ça que je veux faire! », et ça, c’est du bonheur en barre!!!

    J’adore les Bisounours!!!!!!!!!!!!!!

  12. J’ai rêvé à un monde médical meilleur proche de celui auquel tu as cru en débutant médecine. J’ai cru que le bon médecin de famille était un être qui non seulement possédait LA connaissance mais aussi LA sagesse ultime. Je crois savoir aujourd’hui que nous ne savons pas grand-chose et notre seule sagesse est de le savoir mieux que quiconque. Ne supportant plus maintenant les fameux leaders d’opinions donneurs de leçons, après 17 ans de bons et loyaux services, je prépare en douceur ma reconversion. Et si j’ai un conseil à te donner, prépare la tienne avant que tout ce que tu dénonces te vide de ta substance: tu mérites sans aucun doute mieux que cela. Bon courage.

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