C’était un jour sans

Un vendredi comme un autre, au départ.

Le réveil sonne, trop tôt, comme tous les matins. Hier j’étais de repos. En tout cas, je ne consultais pas. Matin formation, après-midi chez la comptable. Du coup le soir venu, un peu agacée par cette journée-de-repos-qui-n’en-était-pas-une, j’ai une fois de plus oublié mon "ce soir, je me couche tôt" marmonné le matin même, et traîné sur l’ordi au lieu d’aller dormir.
Le réveil sonne, je marmonne "ce soir, je me couche tôt!", la journée démarre.

8h, j’arrive au cabinet médical. Un fax du laboratoire m’attend sur mon bureau.

Monsieur Anis a 47 ans et des problèmes d’alcool depuis bien longtemps. Il consulte rarement, mais je l’ai vu quelques jours avant, pour un tout autre sujet. Il était pour une fois réceptif à ma proposition de bilan, je lui ai prescrit une prise de sang.

Quand on cherche, on trouve.

En l’occurence, double record pour M. Anis, en tout cas pour ma petite expérience. Triglycérides à 31g, GammaGT à 2800.

Pour situer, pour les non médecins, les triglycérides, ce sont des graisses dans le sang, ça augmente le plus souvent sous l’effet d’une alimentation trop riche, trop sucrée, ou trop alcoolisée, ou dans un contexte héréditaire. La normale, c’est en dessous de 1,5g/l. On voit souvent des 4g en cas de problème d’alcool. A 4g déjà, le sérum n’est plus limpide mais "opalescent" ou "lactescent". Je suis curieuse de voir l’aspect du sérum de mon patient. A 31g, ça doit être plus proche de la graisse de canard que de l’eau, et de façon peu surprenante, ce n’est pas fabuleux pour la santé. Risque de pancréatite aigue gravissime.
Quant aux gammaGT, c’est normalement en dessous de 70. Vite à 300 en cas de problème d’alcool, mais 2800, c’est une performance. Surtout associé au reste de la prise de sang, qui montre une franche hépatite.

Bon. Donc mon premier patient arrive dans 20 minutes, le ménage n’est pas fait, le planning est quasi plein, mais il faut que je voie Monsieur Anis pour refaire le point et essayer de l’envoyer à l’hôpital.

Appel chez lui, sa femme décroche. Ne veut pas le réveiller, il a beaucoup bu la veille et est facilement agressif dans ces moments-là. J’insiste un peu, c’est important. Il est OK pour venir en fin de matinée.

Les consultations du matin commencent. Du classique, quelques interrogations sans gravité, des renouvellements.

Madame Anis rappelle deux heures plus tard, en pleurs. Me dit que son mari refuse qu’elle l’amène, qu’il lui crie dessus parce qu’elle a pris un rendez-vous sans son accord, qu’il veut lui taper dessus.

Je laisse mon patient quelques minutes dans mon bureau pour aller répondre de la cuisine. J’arrive à convaincre M. Anis que c’est bien moi qui ai appelé le matin même, que c’est moi qui ai fixé le rendez-vous, qu’il a même donné son accord. Avec moi il est charmant, pas de problème, il sera là à l’heure.

Avec tout ça, j’ai un petit quart d’heure de retard quand arrive l’heure de sa consultation. Il n’est franchement pas étonné quand je lui parle des résultats anormaux, mauvais, voire très mauvais, de sa prise de sang. Je l’examine, son foie est beaucoup trop gros, mais pas d’autre signe inquiétant. Je pose beaucoup de questions. La digestion, les douleurs, le transit. Il finit par me dire que depuis un an, il a mal au côté droit du ventre, et des selles noires assez souvent. Et non, il n’avait pas vraiment eu envie d’en parler avant.

Je négocie une bonne dizaine de minutes une hospitalisation, et quand il finit par accepter, j’appelle le gastro. Plus exactement j’appelle le portable d’astreinte du gastro, et je laisse un message détaillé après l’annonce qui précise bien qu’on va me rappeler au-plus-vite-c’est-promis-juré-craché.

Finalement, comme au-plus-vite passe et qu’on ne me rappelle pas, le patient rentre chez lui, avec son courrier et le double de son résultat. Je prends la patiente suivante avec une bonne demi-heure de retard. Possible grossesse extra-utérine, examens à organiser rapidement, le retard ne va pas aller en s’améliorant.

13h30, je termine les consultations du matin. Je rappelle le gastro pendant que mon repas passe au micro-ondes (merci monsieur Picard). "Ah ben justement j’allais vous rappeler" (on ne doit pas avoir la même définition du "au plus vite"). Je re-raconte l’histoire de M. Anis, la probable hépatite alcoolique, le patient qui n’a pas vraiment de suivi, le bilan catastrophique. Et j’ai l’impression de m’être vraiment affolée pour rien quand le gastro me dit qu’il le voit dans une semaine en consultation, une fois que j’aurai complété le bilan.

13h40. Manger, lire les courriers et les messages, rappeler une patiente dont l’enfant fait peut-être une allergie aux antibios. Et reprise des consultations à 14h, l’estomac lourd et les neurones embrouillés.

Entre deux patients, et même si je n’ai pas vraiment le temps, je prends le rendez vous d’écho abdo pour M. Anis, et je le rappelle en lui expliquant que l’hospitalisation n’est pas indispensable mais qu’il a rendez vous le lendemain pour une écho, et doit faire un complément de prise de sang avant de voir le spécialiste.

A 15h arrive pour sa consultation quasi-hebdomadaire Estelle, 40 ans, en arrêt depuis un mois pour une dépression. Elle me raconte des épisodes de sa vie qui me font monter les larmes aux yeux. C’est la première fois qu’elle m’en parle, et j’ai très peur de dire quelque chose qui la blesse ou l’emmène sur la mauvaise route. Elle s’en va au bout d’une quarantaine de minutes. J’ai comme souvent après ces consultations des doutes sur mon utilité vu ma non formation à la psychothérapie, et je suis très en retard. Mais je ne me voyais pas la couper alors qu’elle se livrait comme ça, et j’espère avoir su l’écouter.

Deux consultations plus tard, avec toujours ma demi heure de retard, la secrétaire me passe Madame Bouton, comme tous les vendredi. Elle a 84 ans, vit toute seule dans une grande maison isolée, s’ennuie et s’inquiète. Alors elle voudrait bien que je passe. Ce n’est pas un motif de visite urgente, mais ça prend quand même 5 minutes pour la rassurer par téléphone, et lui dire que non, même "juste pour un café", je n’ai pas le temps de venir.

Un fax arrive, les bHCG de ma patiente du matin sont négatives, ouf, un truc de moins à gérer.

Les consultations s’enchaînent, j’ai l’impression d’être le lapin d’Alice au pays des merveilles, qui est en retard, toujours en retard.
Le père a amené sa fille, mais non, je n’ai pas le temps de les voir tous les deux… sauf que lui a une grosse entorse de cheville et que sa fille fait visiblement une crise d’asthme. Alors je la vois quand même.

Ils s’en vont tous les deux, je m’apprête à aller chercher le patient suivant quand Madame Anis m’appelle. Son mari est parti au café boire un coup. Ça la desespère. Elle voudrait savoir si ce n’est pas dangereux avec ce qu’il a. "Je ne peux rien vous dire". Elle me dit que c’est dur à la maison en ce moment. Elle me parle de ses crises de colère devant les enfants. De l’état dans lequel il se met parfois. De l’angoisse que ça génère. Je lui parle de se mettre à l’abri. Elle ne veut pas. Il lui a dit un jour que si elle partait, il la tuerait. Elle a déjà porté plainte une fois, il avait eu une obligation de soins. Ça a duré quelques mois, et puis ça a recommencé, et depuis "elle en paye le prix", de cette plainte. Je lui propose une consultation pour discuter de sa souffrance à elle. Ce n’est pas la peine, qu’elle me dit, et elle raccroche.

Je me sens complètement impuissante à l’aider.

Mais pas le temps de m’y arrêter.

C’est officiel, il est 17h30, j’ai une heure de retard. Je passe au secrétariat, et je fais décaler les dernières consultations histoire que les patients attendent chez eux plutôt que dans la salle d’attente. Ceux qui y sont, dans la salle d’attente, font un peu la gueule. Je les comprends. Je déteste être en retard à ce point. Mais une fois qu’ils ont attendu une heure, ils méritent une consultation pendant laquelle je prends le temps nécessaire avec eux aussi, non? Du coup, rattraper mon retard est une mission quasi impossible.

Des fois ils m’aident, ils se dépêchent, me disent qu’ils reviendront pour le reste, ils me sourient en partant en me souhaitant bon courage. Je leur ferais un poutou sur le front pour les remercier.

Des fois aussi, ils m’aident moins, comme cette maman, qui arrive à 19h30 avec deux enfants au lieu d’un prévu, et me demande "Vous avez le temps de voir sa soeur?".
Ben… non?! T’as vu l’heure qu’il est? T’as vu le monstrueux retard que j’ai? Tu crois que j’ai décalé ton rendez-vous d’une heure juste pour rire? Non, j’ai pas le temps de la voir! Si les consultations sont sur rendez-vous, c’est pour une bonne raison, en fait. Un rendez-vous, un patient.
Sauf qu’en vrai, je ne peux pas répondre ça. A ce stade, je suis tellement fatiguée, tellement à fleur de peau, que si je refuse et qu’il faut que j’argumente, je vais me mettre à pleurer. Et je n’ai pas le temps pour ça.

Alors je vois la soeur. En vitesse, faut pas pousser. Et de façon moyennement aimable.

Mon patient de 19h15 décalé à 20h15 et vu à 20h30 a 5 ans, deux frères aussi bruyants que lui, et une bonne crise d’asthme (encore, oui, c’est la saison). Ma migraine dit merci quand ils s’en vont tous.

Mon dernier patient a 9 mois, de la fièvre depuis 4 jours, est grognon. Très enrhumé, mais quand même, quatre jours de fièvre, ça commence à faire long. Rien à se mettre sous la dent à l’examen… Mais il a de tout petits conduits auditifs plein de poils et de cerumen. Tympans impossibles à voir. Otite, pas otite? 21 heures un vendredi soir. Pas d’ORL sous la main. Je lui prescris des antibiotiques, en expliquant à la maman que je traite à l’aveugle, qu’il est possible que je me trompe, que je peux cacher des symptômes en faisant ça, mais que ça me semble quand même la moins mauvaise des solutions. L’envoyer aux urgences, bof. Et le rendez vous ORL en urgence le samedi matin, c’est compliqué. La maman est d’accord, elle est beaucoup plus zen que moi, et repart soulagée avec son bébé.

Je me rassois devant ma pile de courriers à lire et de messages de l’après-midi. Avec un grand soupir. J’ai mal au crâne, je suis fatiguée, et j’ai soif, et j’ai faim, et je parle même pas de l’envie d’aller aux toilettes.

Et surtout, j’ai l’impression d’avoir fait n’importe quoi toute la journée.

J’ai mis des antibios sans savoir ce que je traite.
Mon patient avec une hépatite alcoolique aigue a passé son après-midi à picoler au café.
Je me suis affolée pour rien, perdant du temps pour le convaincre d’accepter une hospitalisation qui n’était pas nécessaire.
Sa femme se fait probablement taper dessus mais j’ai expédié le coup de fil en 5 minutes.
J’ai fait de la pseudo-psychothérapie au pif.
J’ai couru après le temps toute la journée, et je suis forcément passée à côté de certaines consultations.

Certains soirs, je rentre chez moi gonflée à bloc, en chantonnant, avec la certitude d’avoir choisi le meilleur métier de mon monde.
Pas ce soir.
Ce soir, je rentre avec l’impression d’avoir fait de la merde.
Pas très élégant, comme expression, mais complètement adapté au sentiment.

Heureusement, il y a le coup de fil aux copines pour débriefer et prendre un peu de recul. Twitter pour me changer les idées et relativiser. Une overdose de chocolat. Et la certitude que demain est un autre jour.

Ça aide à remettre cette impression à sa place.
Un ressenti, pas une réalité.

Même s’il faut plusieurs jours pour que le malaise se dissipe.