Un jour avec

Il y a des jours "sans". Heureusement, il y a les jours "avec", ça s’équilibre.

Aujourd’hui c’est lundi, et j’aime pas les lundi. En plus je suis de garde, et j’aime pas trop ça non plus.

Mais aujourd’hui est un jour avec.

J’arrive au boulot, 8h, un message d’une patiente, qui aimerait que je la rappelle. Elle est enceinte, comme elle l’espérait depuis 6 mois, veut savoir si elle doit venir, a l’air d’avoir pas mal de questions. On fixe un rendez vous pour discuter tranquillement de tout ça dans une dizaine de jours.

Les consultations débutent. Je parle sevrage des antidépresseurs avec Annie, qui a trouvé un nouvel équilibre après un divorce, un déménagement, un changement de travail. J’explique à Edouard que non, la reprise du volley avec sa tendinite d’épaule, ce n’est pas la meilleure idée du monde. Tiphaine vient pour son renouvellement de pilule, elle la prend en continu depuis l’an dernier et a dit au revoir aux migraines pendant les règles.

Consultations tranquilles, rythme de croisière, j’ai même cinq minutes pour faire un tour sur internet. Mon "jour sans" me vaut des tas de précieux conseils. De quoi me remotiver pour tenir la barre : gentille mais pas bonne poire.

Téléphone, ma secrétaire. Une patiente vue par ma collègue la semaine dernière appelle, elle veut un traitement plus fort, celui prescrit ne suffit pas, et sa fille a la même chose. Je reste zen, sûre de mes nouvelles résolutions. J’explique que je ne peux pas faire d’ordonnance sans les voir, et qu’il serait plus logique qu’elle prenne rendez-vous avec ma collègue le lendemain. Et je ne cède pas pour les rajouter sur mon planning sur l’heure du déjeuner.

Manon est enrhumée, Pierre a de la fièvre. La maman est en déplacement, c’est le papa qui les amène, et il n’est pas peu fier d’avoir tout bien géré!
Daniel s’est fait une entorse de cheville, mais ne sait pas trop comment… C’est que samedi, c’était l’enterrement de vie de garçon de son meilleur ami, les souvenirs de la soirée sont un peu flous. Heureusement le mariage n’est qu’en août, d’ici là ça devrait aller.
J’entends Charles pleurer dans la salle d’attente. Ses parents ont des cernes jusqu’en bas des joues, pas facile de trouver le rythme avec un bébé de 15 jours. RGO, coliques? Il pleure beaucoup, même pendant les tétées. Beau bébé en pleine forme à l’examen, mais ses parents ne savent plus quoi faire face à ses pleurs. Gaviscon pour voir si ça change quelque chose, et de toute façon je le revois la semaine prochaine pour le peser et refaire le point. Incertitude et petit sentiment d’impuissance, mais pas d’inquiétude : Charles va bien, ses parents se soutiennent l’un l’autre et semblent rassurés en partant.
Marcel, 65 ans, a 39 de fièvre depuis hier. Le coeur est rapide, irrégulier, je sors l’ECG. Marcel n’a pas un gabarit compatible avec la ceinture ECG, tellement pratique pour la majorité des patients, mais qui atteindrait largement son point de rupture chez lui. Je démêle les anciennes électrodes-ventouses en discutant tranquillement. On parle jardinage, je le fais rire en lui racontant que j’ai desherbé au pif hier, ne sachant pas lesquelles étaient les mauvaises herbes. Il se moque un peu, ça détourne son attention pendant que je me bats avec ces fils plein de noeuds. L’ECG n’est pas inquiétant, pas d’arythmie, seulement la fièvre qui accélère son coeur, et quelques extrasystoles. Explications, prescriptions.

L’heure de manger. Pour une fois, on a le temps de discuter avec mes collègues, de parler un peu des patients, des vacances prévues, des investissements pour le cabinet.
Téléphone, une patiente qui devait reprendre après arrêt de travail, mais pas moyen d’adapter son poste selon sa chef, donc inaptitude temporaire prononcée par son médecin du travail. Je l’ai vue vendredi pour sa reprise, j’accepte de prolonger son arrêt sans la revoir aujourd’hui, prochain rendez-vous dans deux semaines.
On papote encore un peu avec les collègues, mais je guette l’horloge pour reprendre à l’heure.

14h. Béatrice s’est retourné deux doigts en chahutant avec ses enfants. Entorse, je lui bricole une attelle. C’est elle qui me dit "ah ben non, pas 23 euros, vous avez oublié de me compter l’attelle! Vous serez jamais riche!" et me pousse à chercher la bonne cotation.
Théo vient pour ses deux ans, il imite très bien le chat et range tous les cubes avant de partir.
Anne Marie vient pour sa prolongation. Souffrance au travail, elle ne sait plus où elle en est, ça fait 4 fois qu’elle me raconte les mêmes vexations et les mêmes SMS de son patron. Mais elle commence à apercevoir un autre horizon possible, me parle d’inspection du travail, de chercher autre chose… Prolongation, on se revoit dans 8 jours.
La secrétaire veut me rajouter deux rendez-vous. Pas de critère de gravité, je n’ai plus de place aujourd’hui, soit ça attend, soit c’est avec ma collègue. Et j’arrive à ne pas culpabiliser.

Autres consultations, autres histoires. Conjonctivite pour Emilie, séquelles du match de foot du dimanche pour Thibault. Je suis très nulle pour examiner les genoux, mais là j’ai une excuse en or, il est beaucoup trop enflé et douloureux pour faire quoi que ce soit. Rien de cassé, attelle, et à revoir une fois l’oedème disparu.

Adeline arrive, avec sa petite Léa, toute neuve, un mois tout juste. Un peu de fatigue, une épisio douloureuse, mais une super sage-femme qui l’a aidée à gérer tout ça. Adeline ne savait pas si elle allait allaiter, mais finalement elle adore ça. Et Léa aussi, vu la courbe de croissance. J’avais prévu du temps pour les voir toutes les deux, quasiment une heure, on a le temps de se poser, de parler allaitement, rythme, vécu de la naissance et des premières semaines, vaccins à prévoir.
Sortie de classe, l’heure des certifs. Je parle surpoids avec Vincent dont l’IMC grimpe, croissance avec Damien qui se trouve trop petit.
Je parle surpoids aussi avec Jean. Lui ne vient pas pour un certif. Il avait tenté sans succès la demande de renouvellement par téléphone pour son kardegic, sa pravastatine et son bisoprolol. Finalement on passe une demi-heure à discuter. Il espérait que l’endocrinologue aurait une pilule miracle pour lui faire perdre son ventre, il a vraiment été déçu du rendez-vous. Il est par contre très fier de sa première petite fille, Léa, que j’ai vue deux heures avant. Me demande comment elle va, combien de temps sa maman va l’allaiter. Je retourne la question, comment il la trouve, sa petite-fille? Ça m’assure une bonne minute trente de gagatage grand-paternel et zéro entorse au secret médical. Pour le poids, après réflexion, il aimerait venir avec sa femme pour discuter des repas, après tout c’est elle qui cuisine. Pas de problème. Il veut un renouvellement pour six mois. Je le regarde en souriant, il soupire un peu, "bon ben d’accord, trois mois alors".

Axel débarque avec sa mère et sa soeur. Débarquement, car c’est un phénomène! 5 ans, curieux de tout, n’arrête pas de causer et de faire ces remarques innocentes et percutantes que seuls les enfants peuvent se permettre. Me demande mon nom pour me dédicacer un dessin, et me regarde avec des yeux ronds comme des billes quand je lui donne la réponse « c’est ton VRAI nom, ça?? ». En partant, il me fait un câlin pour me dire au revoir avant d’agiter joyeusement la main.

Je devrais être à l’heure pour ma garde de ce soir, j’ai déjà capté la ligne de la maison médicale au cas où le 15 m’appelle.
Dernière consultation. Le mari d’une patiente, je ne le connais pas. Vient pour une bronchite, on discute un peu pour compléter le dossier. Il fait de la course à pied et s’attaque à une préparation de marathon. 40 ans. Je parle épreuve d’effort, il me dit qu’il trouvait justement que l’examen pour le certif de sport fait comme ça au stade au moment des inscriptions au club du patelin d’à côté, ça lui semblait un peu léger. Je pense qu’on devrait bien s’entendre.

Trois messages du secrétariat ce soir, trois coups de fil. Deux pour dire qu’une enveloppe est prête, un pour fixer un rendez-vous. Ça me semble raisonnable.

Je pars pour ma garde. C’est calme, un seul patient, ça me laisse le temps de faire un tour des blogs, un peu de compta, de répondre à mes mails, avant de rentrer enfin chez moi.
Un peu fatiguée, 16h de boulot dans les pattes, mais contente de ma journée.

Aujourd’hui était un jour "avec".

Bien sûr, certaines consultations sont plus dures que d’autres et vont suffir à transformer un jour avec en jour sans.
Aujourd’hui j’ai eu plein de pédiatrie, des patients pas trop malades, pas de gros conflit, pas d’urgence à gérer, ça aide.
Mais surtout, j’ai eu en tête les remarques reçues suite au dernier billet, échangées sur le blog, sur twitter et dans la vraie vie.
Je n’ai pas laissé ma nullité d’examen des genoux entorsés devenir le point le plus important de ma journée (j’ai jamais su chercher un Lachman, je pense que je ne saurai jamais, mais avec un interrogatoire détaillé et les bouts d’examen clinique que je sais faire, mes patients et moi, on s’en sort).
J’ai géré mon emploi du temps un peu différemment, sans culpabiliser quand ma collègue m’a dit ce midi « ah ben cet après-midi je vois trois de tes patients que t’avais pas le temps de voir! ».
J’ai régulé le rythme des consultations, pour prendre le temps nécessaire, sans pousser les murs pour rajouter du monde.

Et j’ai choisi de faire d’aujourd’hui un jour "avec".

Merci à tous ceux qui m’y ont aidée.

C’était un jour sans

Un vendredi comme un autre, au départ.

Le réveil sonne, trop tôt, comme tous les matins. Hier j’étais de repos. En tout cas, je ne consultais pas. Matin formation, après-midi chez la comptable. Du coup le soir venu, un peu agacée par cette journée-de-repos-qui-n’en-était-pas-une, j’ai une fois de plus oublié mon "ce soir, je me couche tôt" marmonné le matin même, et traîné sur l’ordi au lieu d’aller dormir.
Le réveil sonne, je marmonne "ce soir, je me couche tôt!", la journée démarre.

8h, j’arrive au cabinet médical. Un fax du laboratoire m’attend sur mon bureau.

Monsieur Anis a 47 ans et des problèmes d’alcool depuis bien longtemps. Il consulte rarement, mais je l’ai vu quelques jours avant, pour un tout autre sujet. Il était pour une fois réceptif à ma proposition de bilan, je lui ai prescrit une prise de sang.

Quand on cherche, on trouve.

En l’occurence, double record pour M. Anis, en tout cas pour ma petite expérience. Triglycérides à 31g, GammaGT à 2800.

Pour situer, pour les non médecins, les triglycérides, ce sont des graisses dans le sang, ça augmente le plus souvent sous l’effet d’une alimentation trop riche, trop sucrée, ou trop alcoolisée, ou dans un contexte héréditaire. La normale, c’est en dessous de 1,5g/l. On voit souvent des 4g en cas de problème d’alcool. A 4g déjà, le sérum n’est plus limpide mais "opalescent" ou "lactescent". Je suis curieuse de voir l’aspect du sérum de mon patient. A 31g, ça doit être plus proche de la graisse de canard que de l’eau, et de façon peu surprenante, ce n’est pas fabuleux pour la santé. Risque de pancréatite aigue gravissime.
Quant aux gammaGT, c’est normalement en dessous de 70. Vite à 300 en cas de problème d’alcool, mais 2800, c’est une performance. Surtout associé au reste de la prise de sang, qui montre une franche hépatite.

Bon. Donc mon premier patient arrive dans 20 minutes, le ménage n’est pas fait, le planning est quasi plein, mais il faut que je voie Monsieur Anis pour refaire le point et essayer de l’envoyer à l’hôpital.

Appel chez lui, sa femme décroche. Ne veut pas le réveiller, il a beaucoup bu la veille et est facilement agressif dans ces moments-là. J’insiste un peu, c’est important. Il est OK pour venir en fin de matinée.

Les consultations du matin commencent. Du classique, quelques interrogations sans gravité, des renouvellements.

Madame Anis rappelle deux heures plus tard, en pleurs. Me dit que son mari refuse qu’elle l’amène, qu’il lui crie dessus parce qu’elle a pris un rendez-vous sans son accord, qu’il veut lui taper dessus.

Je laisse mon patient quelques minutes dans mon bureau pour aller répondre de la cuisine. J’arrive à convaincre M. Anis que c’est bien moi qui ai appelé le matin même, que c’est moi qui ai fixé le rendez-vous, qu’il a même donné son accord. Avec moi il est charmant, pas de problème, il sera là à l’heure.

Avec tout ça, j’ai un petit quart d’heure de retard quand arrive l’heure de sa consultation. Il n’est franchement pas étonné quand je lui parle des résultats anormaux, mauvais, voire très mauvais, de sa prise de sang. Je l’examine, son foie est beaucoup trop gros, mais pas d’autre signe inquiétant. Je pose beaucoup de questions. La digestion, les douleurs, le transit. Il finit par me dire que depuis un an, il a mal au côté droit du ventre, et des selles noires assez souvent. Et non, il n’avait pas vraiment eu envie d’en parler avant.

Je négocie une bonne dizaine de minutes une hospitalisation, et quand il finit par accepter, j’appelle le gastro. Plus exactement j’appelle le portable d’astreinte du gastro, et je laisse un message détaillé après l’annonce qui précise bien qu’on va me rappeler au-plus-vite-c’est-promis-juré-craché.

Finalement, comme au-plus-vite passe et qu’on ne me rappelle pas, le patient rentre chez lui, avec son courrier et le double de son résultat. Je prends la patiente suivante avec une bonne demi-heure de retard. Possible grossesse extra-utérine, examens à organiser rapidement, le retard ne va pas aller en s’améliorant.

13h30, je termine les consultations du matin. Je rappelle le gastro pendant que mon repas passe au micro-ondes (merci monsieur Picard). "Ah ben justement j’allais vous rappeler" (on ne doit pas avoir la même définition du "au plus vite"). Je re-raconte l’histoire de M. Anis, la probable hépatite alcoolique, le patient qui n’a pas vraiment de suivi, le bilan catastrophique. Et j’ai l’impression de m’être vraiment affolée pour rien quand le gastro me dit qu’il le voit dans une semaine en consultation, une fois que j’aurai complété le bilan.

13h40. Manger, lire les courriers et les messages, rappeler une patiente dont l’enfant fait peut-être une allergie aux antibios. Et reprise des consultations à 14h, l’estomac lourd et les neurones embrouillés.

Entre deux patients, et même si je n’ai pas vraiment le temps, je prends le rendez vous d’écho abdo pour M. Anis, et je le rappelle en lui expliquant que l’hospitalisation n’est pas indispensable mais qu’il a rendez vous le lendemain pour une écho, et doit faire un complément de prise de sang avant de voir le spécialiste.

A 15h arrive pour sa consultation quasi-hebdomadaire Estelle, 40 ans, en arrêt depuis un mois pour une dépression. Elle me raconte des épisodes de sa vie qui me font monter les larmes aux yeux. C’est la première fois qu’elle m’en parle, et j’ai très peur de dire quelque chose qui la blesse ou l’emmène sur la mauvaise route. Elle s’en va au bout d’une quarantaine de minutes. J’ai comme souvent après ces consultations des doutes sur mon utilité vu ma non formation à la psychothérapie, et je suis très en retard. Mais je ne me voyais pas la couper alors qu’elle se livrait comme ça, et j’espère avoir su l’écouter.

Deux consultations plus tard, avec toujours ma demi heure de retard, la secrétaire me passe Madame Bouton, comme tous les vendredi. Elle a 84 ans, vit toute seule dans une grande maison isolée, s’ennuie et s’inquiète. Alors elle voudrait bien que je passe. Ce n’est pas un motif de visite urgente, mais ça prend quand même 5 minutes pour la rassurer par téléphone, et lui dire que non, même "juste pour un café", je n’ai pas le temps de venir.

Un fax arrive, les bHCG de ma patiente du matin sont négatives, ouf, un truc de moins à gérer.

Les consultations s’enchaînent, j’ai l’impression d’être le lapin d’Alice au pays des merveilles, qui est en retard, toujours en retard.
Le père a amené sa fille, mais non, je n’ai pas le temps de les voir tous les deux… sauf que lui a une grosse entorse de cheville et que sa fille fait visiblement une crise d’asthme. Alors je la vois quand même.

Ils s’en vont tous les deux, je m’apprête à aller chercher le patient suivant quand Madame Anis m’appelle. Son mari est parti au café boire un coup. Ça la desespère. Elle voudrait savoir si ce n’est pas dangereux avec ce qu’il a. "Je ne peux rien vous dire". Elle me dit que c’est dur à la maison en ce moment. Elle me parle de ses crises de colère devant les enfants. De l’état dans lequel il se met parfois. De l’angoisse que ça génère. Je lui parle de se mettre à l’abri. Elle ne veut pas. Il lui a dit un jour que si elle partait, il la tuerait. Elle a déjà porté plainte une fois, il avait eu une obligation de soins. Ça a duré quelques mois, et puis ça a recommencé, et depuis "elle en paye le prix", de cette plainte. Je lui propose une consultation pour discuter de sa souffrance à elle. Ce n’est pas la peine, qu’elle me dit, et elle raccroche.

Je me sens complètement impuissante à l’aider.

Mais pas le temps de m’y arrêter.

C’est officiel, il est 17h30, j’ai une heure de retard. Je passe au secrétariat, et je fais décaler les dernières consultations histoire que les patients attendent chez eux plutôt que dans la salle d’attente. Ceux qui y sont, dans la salle d’attente, font un peu la gueule. Je les comprends. Je déteste être en retard à ce point. Mais une fois qu’ils ont attendu une heure, ils méritent une consultation pendant laquelle je prends le temps nécessaire avec eux aussi, non? Du coup, rattraper mon retard est une mission quasi impossible.

Des fois ils m’aident, ils se dépêchent, me disent qu’ils reviendront pour le reste, ils me sourient en partant en me souhaitant bon courage. Je leur ferais un poutou sur le front pour les remercier.

Des fois aussi, ils m’aident moins, comme cette maman, qui arrive à 19h30 avec deux enfants au lieu d’un prévu, et me demande "Vous avez le temps de voir sa soeur?".
Ben… non?! T’as vu l’heure qu’il est? T’as vu le monstrueux retard que j’ai? Tu crois que j’ai décalé ton rendez-vous d’une heure juste pour rire? Non, j’ai pas le temps de la voir! Si les consultations sont sur rendez-vous, c’est pour une bonne raison, en fait. Un rendez-vous, un patient.
Sauf qu’en vrai, je ne peux pas répondre ça. A ce stade, je suis tellement fatiguée, tellement à fleur de peau, que si je refuse et qu’il faut que j’argumente, je vais me mettre à pleurer. Et je n’ai pas le temps pour ça.

Alors je vois la soeur. En vitesse, faut pas pousser. Et de façon moyennement aimable.

Mon patient de 19h15 décalé à 20h15 et vu à 20h30 a 5 ans, deux frères aussi bruyants que lui, et une bonne crise d’asthme (encore, oui, c’est la saison). Ma migraine dit merci quand ils s’en vont tous.

Mon dernier patient a 9 mois, de la fièvre depuis 4 jours, est grognon. Très enrhumé, mais quand même, quatre jours de fièvre, ça commence à faire long. Rien à se mettre sous la dent à l’examen… Mais il a de tout petits conduits auditifs plein de poils et de cerumen. Tympans impossibles à voir. Otite, pas otite? 21 heures un vendredi soir. Pas d’ORL sous la main. Je lui prescris des antibiotiques, en expliquant à la maman que je traite à l’aveugle, qu’il est possible que je me trompe, que je peux cacher des symptômes en faisant ça, mais que ça me semble quand même la moins mauvaise des solutions. L’envoyer aux urgences, bof. Et le rendez vous ORL en urgence le samedi matin, c’est compliqué. La maman est d’accord, elle est beaucoup plus zen que moi, et repart soulagée avec son bébé.

Je me rassois devant ma pile de courriers à lire et de messages de l’après-midi. Avec un grand soupir. J’ai mal au crâne, je suis fatiguée, et j’ai soif, et j’ai faim, et je parle même pas de l’envie d’aller aux toilettes.

Et surtout, j’ai l’impression d’avoir fait n’importe quoi toute la journée.

J’ai mis des antibios sans savoir ce que je traite.
Mon patient avec une hépatite alcoolique aigue a passé son après-midi à picoler au café.
Je me suis affolée pour rien, perdant du temps pour le convaincre d’accepter une hospitalisation qui n’était pas nécessaire.
Sa femme se fait probablement taper dessus mais j’ai expédié le coup de fil en 5 minutes.
J’ai fait de la pseudo-psychothérapie au pif.
J’ai couru après le temps toute la journée, et je suis forcément passée à côté de certaines consultations.

Certains soirs, je rentre chez moi gonflée à bloc, en chantonnant, avec la certitude d’avoir choisi le meilleur métier de mon monde.
Pas ce soir.
Ce soir, je rentre avec l’impression d’avoir fait de la merde.
Pas très élégant, comme expression, mais complètement adapté au sentiment.

Heureusement, il y a le coup de fil aux copines pour débriefer et prendre un peu de recul. Twitter pour me changer les idées et relativiser. Une overdose de chocolat. Et la certitude que demain est un autre jour.

Ça aide à remettre cette impression à sa place.
Un ressenti, pas une réalité.

Même s’il faut plusieurs jours pour que le malaise se dissipe.

Myriam, Julie et le secret médical

Le secret médical, c’est un principe majeur. Tout le monde sait ça. Il faut toujours le respecter, il est absolu, sauf exception légale.

Bien sûr.

D’ailleurs, je le rappelle tous les jours à mes patients.
A Blandine, 16 ans, qui a un copain et a besoin d’une contraception, mais qui ne veut pas que ses parents le sachent : je ne leur dirai rien.
A Stéphane qui a peur que sa femme soit au courant de ses angoisses : je ne lui dirai rien.
A Daniel qui me dit que son employeur veut m’appeler pour savoir pourquoi il est en arrêt : je ne leur dirai rien, et je me permettrai de leur faire savoir que ça ne les regarde pas.
Pour moi, l’explicitation de la règle du secret médical donne à mon bureau un aspect de refuge hermétique, d’espace sécurisé dans lequel mes patients peuvent se confier.

Je le rappelle souvent aussi à ma secrétaire.
Non, il ne faut pas donner les résultats d’Emilie à sa mère. Emilie a 20 ans, et même si c’est sa mère, on n’a pas le droit de lui donner d’informations.
Non, il ne faut pas dire à Lisa si son mari a rendez-vous demain ou pas. Ça peut paraître un peu extrême, mais c’est couvert par le secret médical.
Ça arrangerait bien Emilie qu’on donne les résultats à sa mère parce qu’elle n’a pas le temps d’appeler, et qu’elle se dit que sa mère comprendra mieux. Mais Lisa et son mari sont en train de divorcer, lui a des problèmes d’alcool, et elle cherche à prouver qu’il ne peut pas avoir la garde des enfants.
Donc dans le doute, on répond, poliment mais fermement : "Je ne peux pas vous répondre, je suis tenue au secret professionnel".

Mais parfois, c’est un peu compliqué.

Il y a quelques jours, Myriam est venue consulter. Je la vois régulièrement depuis quelques mois, pour une affaire de douleur chronique et de moral qui flanche. Je connais son mari, ses enfants. Je sais aussi qu’elle est très copine avec Julie. Myriam sait que je suis le médecin de Julie, Julie sait que je suis le médecin de Myriam. Je sais qu’elles le savent.
Julie a consulté ma collègue il y a une semaine. Ça, je ne le sais pas, mais Myriam le sait. Elle m’en parle parce qu’elle l’a vue la veille, et que son problème ne s’arrange pas. Elle me dit aussi que Julie n’a pas pris les médicaments prescrits par ma collègue, et qu’elle a par contre commencé à prendre un traitement à sa sauce. Je regarde discrètement le dossier de Julie. Rien de très grave, mais ça peut le devenir en l’absence de prise en charge adaptée, surtout vu ce que me raconte Myriam.

Dans ce contexte, j’en fais quoi, du secret professionnel?

Si je veux respecter le principe et la loi à la lettre, je ne dis rien à Myriam évidemment. Mais je ne dois pas non plus dire à Julie que j’ai vu Myriam en consultation. D’un autre côté, pour la santé de Julie, je ne peux pas faire comme si je n’avais rien entendu. Donc il faudrait que je l’appelle pour discuter du traitement qu’elle a pris ou pas, et de ce qu’il convient de faire. Et je donne quoi comme raison à mon coup de téléphone? "Mon petit doigt m’a dit de prendre de vos nouvelles"? Pas très crédible.

Et puis de toute façon je n’ai pas su le faire. Myriam m’a vu faire un peu la grimace en entendant ce qu’elle me racontait. Je suis nulle en poker face.
Alors j’ai demandé à Myriam si ça l’embêtait que je dise à Julie que c’était elle qui m’en avait parlé. Elle a rigolé en me disant qu’elle l’avait prévenue avant de venir : "Je vais voir le docteur ce matin, je vais lui parler de ton truc, c’est pas normal que ça n’aille pas mieux, tu devrais prendre rendez-vous".

J’ai appelé Julie. Elle attendait mon coup de fil. Elle ne voulait pas me déranger pour ça, mais c’était bien tombé que Myriam puisse m’en parler, parce que ça l’inquiétait quand même un peu.

Tout est bien qui finit bien. Myriam a su que j’allais appeler Julie, que son problème de santé nécessitait qu’elle consulte de nouveau. Julie a su que Myriam m’avait vue le matin. Pas grave, puisqu’elles en avaient déjà parlé entre elles. Je me dis que pour cette fois, ma petite entorse au secret médical n’a pas eu de conséquence malheureuse. Que le bon sens est parfois plus important que le respect absolu de la loi.

Mais je sais que la pente est glissante, et que forcément, parfois, je dérape. J’espère juste que ce n’est pas trop souvent.

Pour voir le monde autrement

J’ai toujours vécu dans un environnement plutôt privilégié. Dans mon entourage il n’y a pas beaucoup d’ouvriers ou de smicards, et pendant des années, sans rouler sur l’or pour autant, j’ai évolué dans un monde de cols blancs.

C’est au contact de mes patients, en discutant avec eux, en les écoutant me raconter leur travail, leur vie, leurs joies, leurs peines et leurs difficultés, que j’ai commencé à regarder ce qui se passait autour de moi d’un autre oeil.

Quand je vais faire mes courses, j’ai une pensée pour ceux qui ont mis tous les produits en rayon depuis 5 heures du matin, comme Julien. Avec des horaires décalés, et des collègues en arrêt maladie non remplacés, ce qui les oblige à bosser plus vite et davantage (mais pas pour gagner plus). Les articulations ne sont pas faites pour suivre un tel rythme, alors assez vite, les tendinites apparaissent. Le toubib conseille un arrêt de travail, Julien ne veut pas s’arrêter, parce qu’il ne sera pas remplacé, et qu’il ne peut pas faire ça aux collègues. Et puis au bout de quelques semaines, quelques mois, il a trop mal, il n’a plus le choix. Comme il a attendu, c’est plus long à traiter. Il reste en arrêt longtemps. C’est sa collègue Annabelle qui se retrouve à gérer son rayon, en plus du sien. Elle commence à vraiment souffrir de son bras gauche. Et le grand cycle des troubles musculo-squelettiques peut se poursuivre. J’y pense en attrapant ma boîte de chocolats en poudre sur l’étagère du dessus.

Quand je passe à la caisse, c’est plus compliqué. Les hôtesses de caisse ont un rythme tellement rapide pour passer les articles que j’ai du mal à suivre pour remplir mon caddie. Ça me fait mal pour elles, pour leurs épaules et leur canal carpien. Et je ne sais pas ce qui est le mieux : aller aussi vite qu’elles, ou lambiner pour qu’elles puissent se reposer un peu… au risque de diminuer nettement leur rendement, alors qu’elles sont sous pression pour le maintenir, et ça c’est Vanessa qui me l’a raconté. Elle m’a raconté aussi qu’elle n’avait pas le droit de boire pendant les heures de caisse, parce que "ça n’est pas professionnel" d’après sa chef, même si du coup elle a régulièrement des arrêts de travail pour des cystites (parce qu’aller aux toilettes plus d’une fois toutes les 6 heures c’est impossible). Cela dit, comme à chaque fois c’est une journée d’arrêt, ça ne coûte rien à la sécu, jour de carence oblige. Ça lui enlève juste une journée d’un salaire déjà pas mirobolant, tout ça parce qu’elle n’a pas pu boire et aller aux toilettes régulièrement.

Quand, en montant dans ma voiture, j’allume la radio et que j’entends que les Restos du coeur n’ont plus de sous et ne peuvent plus assurer, je pense à Sylvie. Elle n’a pas été à l’école, parce que même si en France l’école est obligatoire jusqu’à 16 ans, quand on n’a pas de domicile autre qu’une vieille caravane et qu’il faut s’occuper des petits frères et soeurs, l’obligation devient vite optionnelle. Elle a 4 enfants maintenant. Elle s’est toujours battue pour eux. Et elle a appris à lire en même temps que les aînés, pour pouvoir les aider et suivre ce qui se passait dans leur scolarité. La famille n’a pas trop de sous, ils ont recours aux Restos pour réussir à tenir. Même si les enfants aimeraient bien de temps en temps avoir un petit bonus, genre une sucette en passant chez le boulanger, et que ça brise le coeur de leur maman de ne pas pouvoir leur donner, elle est sûre au moins de pouvoir leur donner à manger le soir quand ils rentrent de l’école. Sans les Restos, ce serait encore plus compliqué.

Je n’ai pas d’enfants, mais je peux discuter poussettes, coliques du nourrisson et pyjamas avec de jeunes parents.
Je suis au courant de la plupart des réformes scolaires, et je connais le point de vue d’élèves et de profs sur le sujet.
Quand il y a eu le tremblement de terre en Haïti, j’ai pensé à cette famille qui devait signer enfin les papiers d’adoption de leur petit garçon à Port au Prince.
A l’annonce de la réforme pour l’âge des retraites, j’ai pensé à Charles, à Guy, à Brigitte, et à tous les autres, qui sont déjà « cassés » physiquement par leur boulot, à 50 ans à peine. Je ne voyais déjà pas comment ils allaient tenir jusqu’à leur retraite, alors faire deux ans de rab…
J’entends parler du Pôle Emploi, et des deux côtés de la médaille. Par ceux qui sont inscrits, et par Amandine, qui y travaille, et craque un peu sous la pression de la hiérarchie et de la complexité administrative.
Pour les élections, j’ai le récit de la préparation côté mairie et du stress monstrueux que ça représente pour les employés.
Je discute organisation du ramassage des ordures ménagères de la préfecture avec Edouard, réglementation des voies ferrées avec Thierry, remplacements des exploitants agricoles avec Sophie, marathon du Mont Saint Michel avec Delphine.

Quand j’entends parler d’un sujet, j’ai presque toujours un visage ou une histoire en tête.

Je vois le monde à travers le prisme des histoires de mes patients. Peut-être que c’est le signe d’un trop grand investissement dans le boulot. Mais j’aime bien.

J’ai l’impression que ça m’ouvre les yeux.

edit : Docteur Milie l’avait dit avant moi, en parlant (et en en parlant bien) d’Ouverture sur le monde. Le monde entier dans un cabinet de Seine Saint Denis.