Bisounours vs. Alien

Notre monde est un monde hostile.
Il y a des guerres, la famine, les ressources d’énergie qui diminuent, le chômage, le Poussin Piou, les maladies, l’URSSAF, la misère, les sans-abris, les mariages forcés, les conflits religieux, le racisme, la météo de ce printemps 2013, les accidents, les catastrophes plus ou moins naturelles.

Et puis il y a toutes les histoires qu’on entend ici et là, à la radio, à la télé, dans les journaux.

Notre monde, c’est en même temps Alien (l’horreur horrible qui fait peur) et la MaisonQuiRendFou (l’horreur usante plus subtile). Parce que comme s’il n’y avait pas assez avec les guerres, la famine, la misère, les maladies… on y rajoute les administrations, les règlements à la noix, les procédures qualité et les limites arbitraires idiotes.

Puisque le monde est hostile, la vie doit être une guerre permanente. Il faut se méfier de tout.

Quelqu’un offre un bonbon à un enfant? C’est un bonbon empoisonné. Ou un pédophile. Ou un kidnappeur.
Vous roulez fenêtre ouverte en ville? Vous allez vous faire car-jacker. Ou au moins vous faire voler votre sac gentiment posé sur le siège passager.
Les radars, le code de la route? C’est pour que l’état se fasse du fric sur le dos des pauvres automobilistes.
Quelqu’un s’approche de vous dans la rue? C’est pour vous subtiliser votre portefeuille, ou le téléphone dans votre poche de manteau.
Vous voulez faire votre boulot efficacement? Ça sert à rien, vous devez suivre le Protocole, donc pourquoi faire des efforts.
Vous partez seul en vacances? Vous allez vous faire enlever.
Un patient vous réclame un arrêt de travail? C’est un fraudeur.

"Les gens" sont méchants, "les gens" sont idiots, "les gens" vous veulent du mal, "les gens" veulent s’en mettre plein les poches avec le moins d’efforts possibles.

 Vigilance constante, comme dirait Maugrey Fol-Oeil.

Sauf que moi, je ne veux pas vivre comme ça.

Je veux croire que le gars bizarre qui s’approche, peut-être qu’il ne veut que discuter, et que lui dire bonjour avec un sourire n’est pas une prise de risque délirante. Que si le code de la route existe, c’est pour protéger les usagers de la route. Que je peux partir seule en vacances sans me faire enlever (je parle de vacances en Ecosse, là, pas d’un trek au milieu du Sahel en pleine zone de conflits).
Je veux croire que fondamentalement, "les gens" cherchent avant tout à être heureux et à ne pas trop en baver dans la vie. Que les fraudeurs, les voleurs, les zaffreux, ne représentent qu’une toute petite partie de la population.

Je me fais traiter de grande naïve. Je me fais traiter de Bisounours.

La plupart du temps, je m’en fiche. Je préfère être un Bisounours que vivre en permanence dans la méfiance, la peur et la déprime. Ça ne m’empêche pas d’être consciente des problèmes autour de moi. Au contraire, même, ça me donne encore plus envie de faire bouger les choses, pour que le monde ressemble un peu plus à mon idéal.
En plus, quand on est un Bisounours, on reconnaît assez facilement les autres Bisounours autour de soi. Et comme ça, on peut faire des assemblées de Bisounours, pour discuter de ce qu’on pourrait faire avec nos petits pouvoirs de Bisounours pour bisounoursiser un peu le monde.

Ça fait du bien, de ne pas être toute seule. Après un peu de temps passé avec plein d’autres Bisounours, je me mets même à y croire, à me dire que c’est possible. Je me dis que peut-être, aller manger un croissant au ministère, c’est participer à une réflexion qui peut déboucher sur du mieux.

Et puis je retourne dans la vraie vie. Je me reprends une ou deux claques. On me rappelle que je suis une grande naïve, et que les Bisounours ne sont pas faits pour vivre dans la vraie vie. C’est fatigant, d’être un Bisounours.

Parce que la vraie vie, c’est Bisounours contre Alien dans la MaisonQuiRendFou.

C’est pas gagné pour les Bisounours.

Farfadocadrénaline, alias Bécassine au pays du SMUR

Prenons une catastrophe, du genre grosse catastrophe. Comme dans un film de Roland Emmerich. Ou plutôt, prenons un tour de passe-passe, au cours duquel je change d’identité, comme dans Freaky Friday entre la mère et la fille.
(Désolée, c’est férié, neurones en vacances, donc références « cinématographiques » tellement pourries que je mets des guillemets à « cinématographiques ».)
Imaginons donc que soudain, je me retrouve SMURiste-Régulatrice.
Et bien la catastrophe ne ferait que commencer. (faut le dire avec une grosse voix comme dans une bande-annonce de Roland Emmerich)

Parce que Farfadocadrénaline, ce serait Bécassine au pays du SMUR. Gentille, pleine de bonne volonté, mais pas très efficace.

Farfadocadrénaline et sa valise d'urgence.

Farfadocadrénaline et sa valise d’urgence.

Bon, le costume blanc du SMURiste, ça, j’aime bien. Beaucoup plus fonctionnel que la robe de Bécassine ci-dessus. Plein de poches, pas du tout glamour mais fonctionnel, ça m’irait bien.

L’arpège du départ en intervention, par contre, ce serait pas bon pour mes surrénales. (les surrénales, ce sont les petites glandes juste au-dessus des reins qui sécrètent l’adrénaline).
J’ai des surrénales très sensibles au stress. Je déteste les situations d’urgence, de danger potentiel. J’ai mis plus de 25 ans à pouvoir monter dans un manège à sensations. Même le petit train de la mine, j’y arrivais pas, alors que des gamins de 6 ans montaient dedans en rigolant. En voyage avec des copines il y a quelques années, on s’est retrouvées sur une petite route de montagne sur laquelle il était impossible de croiser un autre véhicule. J’ai cru mourir à chaque virage.
J’ai arrêté de mettre des chansons que j’aime bien comme sonnerie de portable, parce qu’après quelques gardes, je faisais une montée de stress à chaque fois que j’entendais la dite chanson, à la radio ou au supermarché.
Alors l’arpège du SMUR, brrrr, rien que d’y penser, j’en ai la gorge nouée. 

Admettons que malgré tout, je survive à la musique. Départ en intervention. Pimpompimpom… Ma petite voix interne ferait «ohmondieuohmondieuohmondieu», et je me retrouverais tachycarde, en sueurs, la boule au ventre et un peu nauséeuse.
Parce que je déteste aller trop vite en voiture. Vraiment. Ma famille toute entière dit que je conduis comme une mamie. Je hais quand le conducteur change de file toutes les 3 secondes, ou fait mine de pousser les gens devant, ou klaxonne comme si ça allait dissoudre le bouchon. Et j’ai beau savoir que c’est normal pour le camion du SMUR de faire tout ça, j’aimerais quand même pas ça si j’étais dedans. Y’aurait peut-être moyen de négocier avec le régulateur pour n’avoir que des interventions sur lesquelles on peut respecter le code de la route? Non? Vraiment pas?
Bon. Tant pis pour mes surrénales alors. J’aurais probablement besoin d’une greffe au bout d’une semaine.

Et tout ça, ce serait avant même le début de la moindre intervention. Pendant les interventions SMURistiennes, le niveau de catastrophitude de Farfadocadrénaline dépendrait forcément du niveau d’urgence de l’intervention.
Sur les petites urgences, je gèrerais. La crise d’angoisse, la douleur abdo à ECG normal, même le sepsis sévère qui va mieux après une ou deux poches de soluté que l’infirmier a passé tout seul tellement il a l’habitude, ça, ça irait.
Par contre, dès qu’une décision médicale urgente serait nécessaire, ça se gâterait un peu.
C’est qu’en fait, je ne suis jamais passée en stage en SMUR, ni en réa (enfin si, en réa, j’ai fait un stage en tant qu’externe mais j’ai pas touché un patient). Mon stage aux urgences a été le pire stage de mon internat, et de toute façon on ne gérait pas le déchoc.
Je suis donc extrêmement mal ou non formée pour la réanimation, les polytraumas, la VNI… J’ai intubé une fois, au bloc, sur l’homme à la plus grande bouche du monde, et encore, j’y suis pas arrivée du premier coup. Et c’était y’a bientôt 10 ans. Si la survie du monde en dépendait (rien que ça, oui) et que je doive absolument devenir SMURiste, bien sûr, je ferais tout pour me former. Je passerais mes nuits à apprendre les protocoles, je noterais tout dans un petit carnet plein de marque-pages, je squatterais les salles d’induction anesthésique au bloc pour apprendre à intuber… Mais si j’étais soudainement transposée dans la peau d’une SMURiste, je serais Bécassine au pays du SMUR.

A moins que… le pimpompimpom c’est bien joli, mais je pourrais peut-être rester planquée en régulation?
Après tout, j’en fais un peu, de régulation téléphonique.
Mais à mon cabinet. Avec mes patients ou ceux de mes collègues, que je connais, pour lesquels j’ai un dossier médical (plus ou moins) complet sous les yeux. Je sais que Mme Pivoine a une démence débutante et qu’elle appelle trois fois par jour pour ses douleurs. Je sais que par contre Mr Sabot consulte tous les 36 du mois, et que la dernière fois, son «J’ai un peu mal au bras depuis la semaine dernière», c’était une fracture. Ça aide à identifier le degré d’urgence. Et puis quand ça se complique, quand Mme Fraise appelle, alors que je suis en pleine consultation, parce que son mari a une douleur thoracique typique, je peux toujours dire « Là, il faut appeler le centre 15 ».

Mais si j’étais régulatrice au centre 15… Ben ce serait moi, le centre 15!

Je régulerais donc. Avec deux petites bonnes femmes sur les épaules. A droite, OnSaitJamais, l’économe «Il vaut mieux garder une équipe disponible, on sait jamais, il peut y avoir un appel pour un arrêt dans 10 minutes, si tu as envoyé ton dernier SMUR à Tataouine Les Eaux, comment tu vas faire?». A gauche, EtSi, la stressée de la vie de tout «Et si le gamin avec 39 depuis 10 minutes il avait une méningite? Et si la gastro c’était une intox aux champignons?».
OnSaitJamais et EtSi se chamailleraient sans cesse.
Mon niveau de stress et d’adrénalinémie serait à peine moins élevé qu’en intervention.
Et j’en ferais baver aux médecins effecteurs, SMURistes, urgentistes ou généralistes. Avec en plus la joie immense de me faire engueuler par tout le monde, les patients parce que je ne leur donne pas forcément ce qu’ils veulent, et par les médecins de garde parce que je les dérange pour rien.

Heureusement, les échanges d’identité pendant la nuit, où on se réveille le matin dans la peau d’une autre, ça n’existe pas. Et heureusement, certains et certaines surkiffent les vagues d’adrénaline qui me font horreur.

Je râle quand je suis de garde. Parce que j’aime bien râler, parce que j’aime pas trop être de garde, et parce que oui, ça me fait suer de voir quelqu’un à 22h pour une conjonctivite qui va coûter 68,5€ à la sécu. Je râle aussi parce que oui, parfois, certains régulateurs sont des cons incompétents. De la même façon que certains généralistes sont des cons incompétents.

Mais pour moi et pour les autres, je suis tellement, tellement contente de faire mon métier et pas le leur.

Alors merci aux urgentistes d’être urgentistes. Merci aux régulateurs de réguler.
Et tant que j’y suis, merci aux cardiologues d’ECGer et de cardiologiser, et aux chirurgiens d’inciser, drainer et exéreser, et aux sage-femmes d’accoucher et sagefemmiser, et aux radiologues de radiologiser, et aux pneumologues de lavage-broncho-alvéolairoliser et de pneumologiser, et aux dermatologues de dermatologiser, et aux kinés de masser et kinésithéraper, et aux infirmiers de panser perfuser et évaluer, et aux biologistes d’analyser, et aux psychiatres de boyaux-de-la-têtiser, et aux aide-soignants et à tous les autres de faire chacun et chacune ce pour quoi ils sont formés et ce qu’ils aiment faire.

Comme ça, à nous tous, on soigne.

J’aurais pu faire mieux.

Rétrospectivement, ça m’a fait peur. La catastrophe n’était pas loin. J’ai rattrapé le coup, ça s’est plutôt bien passé. Mais ça m’a travaillée. J’y ai pensé, et re-pensé.
Maintenant, j’ai envie de vous en parler. Parce que comme le dit PerrUche en Automne dans ce billet essentiel, "N’ayez pas honte de vos erreurs, partagez les, analysez les, corrigez les causes et ne vous endormez jamais sur vos lauriers. Le réveil est toujours douloureux."
Je vais essayer de faire ça. 

Un soir, en pleine consultation.

Coup de fil d’un laboratoire d’analyses médicales. «Je vous appelle au sujet de Mlle Sarah. Elle a 2,5 de kaliémie, je n’arrive pas à joindre le prescripteur du bilan, ni à la joindre elle, mais il faudrait sans doute faire quelque chose.»

Oui, il faudrait.

Note pour les non médecins : l’hypokaliémie, c’est le manque de potassium. Le potassium étant impliqué dans la conduction cardiaque, l’hypokaliémie importante (en dessous de 3) peut donner des troubles du rythme cardiaque. On peut mourir, oui. Parmi les causes d’hypokaliémie, il y a certains médicaments, certaines maladies rénales, et les vomissements répétés.

Un mois plus tôt

Sarah, 19 ans, est habituellement suivie par mes collègues, mais elle n’a pas consulté depuis plus de 2 ans. Je l’ai vue en consultation un mercredi où mon externe était présente. C’était son dernier jour de stage, c’est elle qui a débuté l’entretien, que nous avons mené ensemble. Sarah était accompagnée de sa mère, que je ne connaissais pas non plus, et qui est restée auprès d’elle pendant toute la consultation. Elle se plaignait de vomissements depuis un mois, pas tous les jours mais fréquemment tout de même. Elle mangeait bien, les nausées arrivaient après les repas, avec des remontées acides, des brûlures d’estomac et parfois des vomissements. Pas de perte de poids, un peu fatiguée par ses examens mais sans plus. Elle n’avait pas de petit copain, donc était certaine de ne pas être enceinte. A l’examen, petite sensibilité à la palpation abdominale au niveau de l’estomac. Nous avons convenu de faire une prise de sang, de prévoir l’avis d’un gastro-entérologue pour éliminer un problème d’ulcère ou de gastrite vu les douleurs d’estomac, et de nous revoir ensuite.
La prise de sang était normale. Pas d’anémie, pas de signe d’infection. Potassium, bilan hépatique, bilan rénal normaux. Tout bien.
Le gastro-entérologue m’a appelée deux semaines plus tard, pour me dire qu’il n’avait rien trouvé, et que pour lui, c’était un problème d’anorexie mentale.
J’ai appelé Sarah, je lui ai laissé un message, lui proposant de revenir en consultation pour refaire le point.

Pas de nouvelles.

Et puis 15 jours plus tard, cet appel du laboratoire. Bilan prescrit par un médecin de GrosseVilleDACôté.
2,5 de kaliémie.
Sarah était injoignable, même pas de possibilité de laisser un message sur son portable. J’ai appelé chez ses parents. En sachant que je ne la trouverais pas, vu qu’elle est étudiante et a son studio pour la semaine à GrosseVilleDACôté.
2,5 de kaliémie.
19 ans, majeure, mais 2,5 de kaliémie.
Secret médical, mais risque potentiellement vital. J’ai dit à ses parents de se débrouiller pour me l’amener en consultation vite fait.

Heureusement, tout s’est bien passé. Pas de retentissement cardiaque sur l’ECG. Elle a accepté d’aller aux urgences pour sa perfusion de potassium. Elle n’a pas eu l’air de m’en vouloir d’avoir appelé ses parents.

Mais je ne suis pas fière de mon travail.

1) Je ne connaissais pas Sarah, mais je connaissais son père. Qui m’avait parlé un an avant de sa fille anorexique, qui ne voulait pas consulter, mais qui l’inquiétait. Je n’ai pas fait le lien en voyant Sarah. J’aurais pu, quand j’avais vu son père, noter une petite alarme sur le dossier de Sarah, du type «son père me parle d’anorexie». J’aurais probablement géré la consultation de départ différemment.

2) J’ai posé la question d’une éventuelle grossesse. Je me suis contentée de la réponse «pas de copain – pas de rapport – pas de grossesse». Je n’ai pas demandé la date des dernières règles. Si je l’avais fait, le «j’ai pas eu de règles depuis 2 ans» m’aurait probablement orientée un peu (bon, beaucoup, en fait).

3) La présence de mon externe pendant cette consultation a joué. Sarah venait consulter pour la première fois pour ce problème, certes présenté comme des vomissements spontanés et pas comme "je suis anorexique", mais elle avait fait la démarche. Et en face, nous étions deux. Elle a dû être surprise. D’autant que malgré mes nombreuses demandes, mes secrétaires ne préviennent pas toujours les patients au moment de la prise de rendez-vous. Je demande toujours si le patient est d’accord, mais il est plus difficile je pense de refuser une fois sur place qu’en prenant rendez-vous. Je ne regrette pas la présence de mon externe. Je regrette que Sarah ait pu se sentir "obligée" de l’accepter, et je regrette de ne pas avoir eu la compétence de mieux gérer cette consultation à 4.

4) J’aurais pu insister pour revoir Sarah en consultation après l’appel du gastro-entérologue. Ne pas me contenter d’un message sur son répondeur. Certes, c’est au patient de choisir s’il souhaite revenir ou pas, mais l’anorexie c’est compliqué. Sarah avait fait la démarche de consulter une première fois, et j’étais passée à côté du problème. En en parlant de vive voix, ne serait-ce que par téléphone, j’aurais pu lui montrer que la porte restait ouverte et que nous pouvions avancer ensemble. C’est ce que j’aurais fait si je l’avais mieux connue. C’est ce que j’aurais fait si j’avais eu plus de temps, mais c’était pendant une période d’épidémies, très chargée niveau boulot, et à 20h45 quand le téléphone ne répond pas, je laisse un message et je ne pense pas forcément à rappeler le lendemain.

5) Du point de vue du secret médical, je suis en tort concernant l’appel à ses parents. Je leur ai dit que j’avais eu un résultat de prise de sang pour leur fille, je leur ai dit qu’il fallait soit me l’amener, soit aller directement au CHU en leur disant que son potassium était très bas. Cela dit, concernant ce point, je ne vois pas bien comment j’aurais pu faire autrement, à moins d’aller moi-même en voiture jusqu’au studio de Sarah à GrosseVilleDACôté.

Heureusement, dans cette histoire, Sarah a consulté un autre médecin un mois après moi. Il a demandé un contrôle du bilan biologique. Et elle n’a pas eu de complication de cette hypokaliémie. Mais j’ai cette impression d’avoir fait plein d’erreurs. J’ai quelques pistes pour diminuer les risques de refaire les mêmes.

1) M’astreindre à une meilleure tenue des dossiers médicaux. Y compris concernant mes «notes à moi-même» du style «La mère de Xavier me dit qu’il pleure souvent le soir» sur le dossier de Xavier, ou «Le kiné de Patricia me signale des hématomes fréquents» sur celui de Patricia. J’ai une mémoire de poisson rouge, il serait bon que j’assume et que je m’organise en fonction.

2) Garder un esprit systématique. Vomissements ou perte de poids chez l’ado ou l’adulte jeune = demander date des dernières règles, et évoquer anorexie. Pas seul diagnostic, mais y penser.

3) Informer plus clairement mes patients de la présence d’un étudiant en stage. L’affiche dans la salle d’attente n’est pas claire, je vais la refaire. Je vais de nouveau insister auprès de mes secrétaires pour l’information systématique des patients.

3bis) Me former pour mieux gérer ces consultations avec un externe, et peut-être bientôt un interne. J’ai eu une mini-formation avant de prendre des externes en stage, mais je sens bien que j’ai d’énormes progrès à faire.

4) Optimiser mon emploi du temps. Pour pouvoir passer les coups de téléphone aux patients avant 21h, à tête plus reposée. Je ne sais pas comment je peux mettre ça en place. Peut-être un créneau "téléphone" en fin de journée, à la place d’un rendez-vous de consultation. Ça veut dire un créneau de consultation de moins sur la journée, ça va faire râler mes secrétaires et mes patients, mais si ça améliore la qualité de mon travail et ma qualité de vie en même temps, ça vaut peut-être le coup.

Si vous avez d’autres pistes, je suis preneuse.

PS: une belle initiative sur le net, pour collecter les retours d’expériences négatives et anonymes des soignants : http://retourdexperiencesoignants.wordpress.com/

 

Joyeux anniversaire @docteurmilie

Je ne connais @docteurmilie que depuis quelques mois. Mais elle m’épate.

Capture d’écran 2013-04-06 à 18.58.36

C’est comme ça qu’elle se présente sur son blog. Et ça lui ressemble, comme présentation, je trouve.

Elle a vécu des trucs pas super rigolos, mais elle a une joie de vivre qui force l’admiration.

Elle se dit naïve, mais je l’ai vue et entendue poser la question la plus pertinente du monde à la ministre de la santé.

Elle est toute jeune installée, mais défend la médecine générale comme personne. Tellement motivée que quand elle dit qu’elle abandonne la médecine libérale pour du salariat, c’est forcément une blague de premier avril. 

Capture d’écran 2013-04-06 à 19.08.05

Je devais pas être trop réveillée, ce jour-là. Je suis tombée dans le panneau bien comme il faut.

Tellement motivée que pour elle, accueillir des étudiants en médecine en stage alors qu’elle vient juste de s’installer, c’est tout naturel. Si on l’écoutait, ce serait même presque un plaisir égoïste pour satisfaire ses anciennes envies de devenir maîtresse d’école!

C’est une vraie gentille. Quels que soient ses soucis perso et son déficit en heures de sommeil, elle est toujours là pour réconforter les uns et les autres.

Mais c’est une gentille qui a des principes. Et son honnêteté lui va aussi bien que sa gentillesse!

Elle dit qu’elle a deux mains gauches, mais elle fait des gâteaux de folie.

A7Vc_uoCIAAjJfN

Les gâteaux d’anniversaire de sa fille, ambiance indiens d’Amérique. Oui, l’indienne et le tipi sont des gâteaux. Comestibles.

C’est une organisatrice de choc pour des soirées à thème, et sa fille a bien de la chance d’avoir des anniversaires aussi dingues.

Elle fait partie des piliers de la blogo-twittosphère médicale. Même en congé mat, elle se débrouille pour ne pas perdre le fil de ce qui se passe, arbitrer le concours des certifalacons, et en tirer un billet de blog hilarant et néanmoins instructif. Qu’elle rapporte sa dernière FMC pour partager les infos importantes, ou qu’elle raconte sa façon unique de faire sa compta de l’année, ses billets sont toujours drôles, touchants, sincères.

J’ai eu l’occasion d’aller plusieurs fois chez elle. Pas toujours officiellement invitée, mais toujours accueillie à bras ouverts. @docteurmilie et son @gentilmari ont cette faculté extraordinaire de vous faire sentir chez eux comme si vous étiez chez vous, mais en mieux. Ils ont deux filles adorables : une grande super vivante, intelligente, capable de diriger une chorale improvisée de twittos comme une chef, et une petite à croquer, qui n’a d’endive que le surnom. Leur maison sent l’amour à plein nez, et on s’y sent bien. Même le relatif désordre ambiant est un plus. Pour moi, c’est la preuve d’une capacité à discerner ce qui est vraiment important dans la vie. Parce que c’est plus important de refaire le monde avec des amis ou de passer du temps en famille que de passer la shampouineuse à moquette dans un grenier qui sert tous les 36 du mois.

Le partage, la tolérance, l’égalité, la fraternité, ce ne sont pas que des mots chez @docteurmilie. Elle a beau jouer la naïve pleine d’illusions, c’est aussi une militante. Qui parle de ce qui la touche, de ce qu’elle trouve injuste. Qui relaie les combats qu’elle trouve importants. Qui aide à aider. Qui défend son département comme personne. Avec elle, on découvre une Seine Saint Denis riche de sa diversité et de son humanité.

Alors aujourd’hui, j’avais envie de lui écrire un petit mot.

Parce qu’aujourd’hui, c’est son anniversaire. Et parce que son humour, son humanité, sa modestie, sa gentillesse, son hospitalité et son attention aux autres, font d’elle l’une de mes ultimes héroïnes.

Joyeux anniversaire @docteurmilie!

1313076127466872

PS: si vous voulez vraiment lui faire plaisir, au prochain défi unplugged de @docteurseuss, on propose tous une chanson des L5!

J’aime l’URSSAF (pour de vrai)

Travailler en libéral, par certains aspects, c’est très chiant.
Par exemple j’ai frôlé la crise de panique en découvrant trois enveloppes de l’URSSAF au courrier ce matin.

Mais à voir ce que vit ma copine PetitWombat, je me dis que j’ai quand même une chance énorme. 

PetitWombat, c’est une fille géniale, et l’un des meilleurs médecins que je connaisse. 

On s’est rencontré en P2, ce qui commence à remonter à naguère, voire jadis. On n’a pas vécu tout à fait les même études. J’avais la chance de rentrer chez papa-maman tous les jours après les cours, avec soutien et encouragements en prime, et je n’avais qu’à mettre les pieds sous la table le soir venu. PetitWombat n’avait pas trop de sous, une famille à quelques centaines de kilomètres sur laquelle il valait mieux ne pas compter, et devait enchaîner les petits boulots pour réussir à payer le loyer du petit studio qu’elle partageait avec Ristretto, son amoureux.
Pendant l’externat, PetitWombat et moi avons survécu à des stages plus ou moins faciles, aux examens, et à une garde d’Halloween dont nous parlons encore avec des trémolos dans la voix quand on se voit, façon anciens combattants.
J’avais mon petit train-train stage/fac/maison/révisions/dodo. PetitWombat, elle, avait un train-train stage/fac/nuit-en-maison-de-retraite-en-révisant-entre-deux-tournées/ maison/douche/et-c’est-reparti. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais y’a pas l’étape "dodo" dans la liste. Je ne sais même pas comment elle a tenu.

Mais elle a tenu. Elle savait ce qu’elle voulait faire comme métier, plus tard, quand elle serait grande. (Enfin vieille, quoi. Parce que grande, c’est pas dans ses paramétrages, à PetitWombat!). Elle voulait aider les gens, les accompagner. Elle a choisi une spécialité pas facile. Pas facile scientifiquement, pas facile techniquement, pas facile humainement parlant. Comme le petit train-train stage/fac/nuit-en-maison-de-retraite/maison/douche/et-c’est-reparti, ça ne facilite pas les choses pour avoir un classement de folie aux ECN, elle n’a pas eu le classement qu’elle méritait. Elle a eu la spécialité qu’elle avait choisie. Mais elle a dû partir loin pour son internat. 

Pendant l’internat, elle a rencontré ConnardBasique, son chef de service. ConnardBasique a réussi à lui faire croire qu’elle était un mauvais médecin, qu’elle n’étais pas faite pour ça. Mais ses patients lui ont prouvé le contraire. ConnardBasique lui a rendu la vie impossible. Ça n’a jamais été reconnu, parce que faire reconnaître un harcèlement professionnel aux affaires médicales, c’est pas simple. Mais elle a résisté, et prouvé qu’elle existait. ConnardBasique a aussi réussi le prodige de lui coller tout le boulot chiant du service pendant tout son internat, puis de décréter soudain quand elle est devenue chef de clinique que c’était aux chefs de clinique de faire le dit boulot chiant. 

Alors à la longue, elle en a eu marre. Elle a emporté son amoureux Ristretto dans ses valises, et ils sont partis. Encore plus loin qu’InternatCity, en quittant leur bel appartement, leurs amis, leur vie pas si mal installée. Vers de nouveaux horizons, un service tout joli et bien équipé, un SuperChef de service qui lui promettait de belles opportunités professionnelles. C’est seulement quelques semaines après leur arrivée là-bas que SuperChef s’est révélé être ConnardPervers. Promesses non tenues, manipulations, dessous de table, luttes de pouvoir et petits arrangements avec le règlement voire avec la loi, PetitWombat a découvert peu à peu l’étendue des dégâts.

Mais elle est partie si loin que faire demi tour est difficile. Et puis il y a les patients. PetitWombat aime ses patients, et ils le lui rendent bien. Elle sait leur rendre le sourire même dans les moments difficiles, elle leur redonne de l’espoir quand il n’y en a plus beaucoup, elle leur donne la sensation de ne pas être seuls, jamais, face à la maladie. Elle s’implique. Et rattrape les bourdes de certains de ses collègues, qui, par fainéantise ou incompétence, laissent parfois des patients dans des situations que je ne souhaiterais même pas à ConnardPervers.

Plus elle s’implique, plus il est difficile de partir. ConnardPervers l’a bien cernée. Il a bien compris qu’elle avait du mal à laisser les gens dans la panade, qu’elle avait du mal à laisser ses patients souffrir d’une mauvaise prise en charge. Il en profite. Mais elle en souffre. Jusqu’à en perdre des kilos que je ne soupçonnais pas qu’elle pouvait perdre. Jusqu’à en perdre le sourire. Jusqu’à inquiéter les gens qui l’aiment. 

Alors après beaucoup, beaucoup de temps, elle a pris une décision qui lui a demandé beaucoup, beaucoup de courage. Elle a présenté sa démission.

Elle ne sait pas ce qu’elle va faire ensuite. Il y a bien quelques options, mais la spécialité qu’a choisie PetitWombat est un petit monde. Et les éventuels futurs employeurs ont tendance à demander aux anciens employeurs comment ça s’était passé. Bizarrement, je crains que les recommandations de ConnardBasique et ConnardPervers ne rendent pas justice à la qualité du travail de PetitWombat. ConnardPervers ne s’est d’ailleurs pas gêné pour diffuser un courrier à tout l’établissement pour la faire passer pour une ingrate qui laisse tout le service en difficulté en partant sans raison sur un caprice. 

C’est à ses patients et à leurs familles qu’il faudrait demander une lettre de recommandation. Et aux équipes qui ont eu la chance de travailler avec elle. Et à ses internes et ses externes.

Son humanité, sa dextérité, ses connaissances, sa capacité d’écoute et d’empathie, en font l’un des meilleurs médecins que je connaisse.

Sa présence dans n’importe quel service serait un plus pour ses collègues, un plus pour ses étudiants, un plus pour les patients.

Et ça me rend malade de voir à quel point c’est secondaire face aux guéguerres de pouvoir qui gangrènent les hôpitaux.

Alors finalement, mes trois enveloppes de l’URSSAF de ce matin, je les aime.

J’aime l’URSSAF. Pour de vrai.

Parce qu’être son propre patron, ça permet aussi de ne pas perdre de vue l’essentiel. Être là pour ses patients, et s’épanouir dans la vie.

 

PS : Un jour peut-être, j’arriverai à convaincre PetitWombat de venir discuter sur Twitter. D’ici là je profite de mon blog pour lui faire un gros bisou. Ne lâche rien, c’est toi la meilleure! 

Votre médecin, vous le voulez avec ou sans pub?

Mettons nous en situation.
Vous devez acheter un siège auto pour votre tout nouveau bébé. Pour le choisir, vous avez plusieurs options.
Vous pouvez choisir le dernier sorti, avec sa double page de pub dans le magazine MeilleurSiègeAutoDuMonde. Il est beau, il est design, il a un bel imprimé approuvé par la police du style. Bon, pas de chance, il a des résultats pourris aux crash-tests et il coûte les yeux de la tête. Mais il fait classe dans la voiture.
Vous pouvez aussi vous renseigner. Lire le dossier de l’UFC Que Choisir, les résultats des crash-tests français et étrangers, et déterminer quel modèle présente le meilleur rapport qualité/prix et avantages/inconvénients.
Maintenant, imaginez ce que ça donnerait si vous n’aviez pas le droit de choisir vous-même. Un conseiller en sièges auto va le choisir pour vous, et vous donner un bon pour obtenir un modèle précis.
C’est votre siège auto, c’est votre enfant, c’est votre argent. Si vous tombez sur un conseiller qui le souhaite, il peut prendre votre avis. Vous présenter les différentes options. Mais il peut aussi vous obliger à prendre tel ou tel siège auto.

Le pouvoir du médecin, c’est ça. C’est de choisir pour vous, ou avec vous, ce qui peut vous protéger ou vous tuer.

Alors il peut être intéressant de savoir comment il choisit. Comment il connaît les nouveautés. Pub ou pas pub?

La pub, tout le monde connaît, on en entend, on en voit, on en lit à longueur de journée.

  • Nouveau shampoing: + 17% de brillance! (sur 12 femmes qui l’ont testé gratuitement pendant 2 semaines)
  • Remise de 6000 euros sur notre dernier modèle de super voiture (enfin en enlevant la prime bidule, la reprise machin, et en prenant la version avec toutes les options)
  • Efficacité du déo garantie 5 jours en courant un marathon dans le désert (et alors, la marmotte…)

La publicité est un métier, avec ses techniques de communication, ses images chocs, ses slogans qui restent en tête, ses musiques accrocheuses… Parfois les ficelles sont trop grosses, et on se dit que vraiment il faudrait arrêter de nous prendre pour des abrutis.
Souvent, ça fonctionne. On ne va pas forcément au supermarché exprès pour acheter ces biscuits-là, mais on est suffisamment influencés pour se dire « pourquoi pas essayer? ».

La visite des représentants des firmes pharmaceutiques dans les cabinets des médecins, dans les hôpitaux, auprès des étudiants en médecine, c’est de la pub. Ni plus, ni moins.
Les objectifs des firmes pharmaceutiques sont des objectifs de vente. Ce sont des firmes commerciales. Et comme toute firme commerciale, les laboratoires font de la pub. Avec les mêmes techniques.

De la pub dans les journaux spécialisés. C’est pas tout neuf, c’est toujours le cas dans la plupart des revues.
Il y a aussi plein de congrès ou de formations médicales sponsorisées par des laboratoires pharmaceutiques. Comme les dessins animés pour les enfants sponsorisés par une marque de biscuits ou de jouets. 
Des experts médicaux vantent à la télé ou auprès des professionnels de santé les mérites d’un médicament ou d’un autre. Comme les joueurs de foot qui vantent les mérites de telle marque de chaussures.
Et puis il y a le porte à porte, la pub en direct, via les visites des représentants pharmaceutiques, les fameux visiteurs médicaux. Qui présentent avec un sourire ultra brite , en demandant comment se sont passées nos vacances, de jolies plaquettes qui expliquent en couleur comment le Bidulor améliore de 17% un résultat de prise de sang. Alors que ce qui compte c’est la qualité de vie du patient, qui elle n’est pas du tout améliorée par le Bidulor. Et que le Bidulor a en plus de rares effets secondaires graves qui seront marqués en tout petit petit sur l’arrière de la jolie plaquette.

La visite des représentants des firmes pharmaceutiques dans les cabinets des médecins, dans les hôpitaux, auprès des étudiants en médecine, c’est de la pub.
Même objectif. Mêmes techniques. La publicité mensongère est punie par la loi. Mais la vérité est photoshoppable.

Croyez-vous à tout ce que vous raconte la pub?
Achetez-vous un 4×4 simplement parce que c’est le dernier sorti et que la pub est sympa et vous a donné envie d’en avoir un?
Pensez-vous que la santé est un bien de consommation comme les autres?
Trouvez-vous normal que votre médecin soit soumis à de régulières pages de pub concernant les médicaments qu’il vous prescrit?

Si vous avez envie de répondre non, vous pouvez faire deux choses.

Vous pouvez simplement demander à votre médecin s’il reçoit les représentants commerciaux des firmes pharmaceutiques. Ce n’est pas parce qu’il les reçoit qu’il ne fait pas son travail correctement, bien sûr. Il y a d’excellents médecins qui reçoivent les visiteurs médicaux. Mais il a été largement démontré que la visite médicale influence les prescriptions. Même chez ceux qui se croient non influencés.

Et, que vous soyez professionnel de santé ou usager du système de soin, vous pouvez signer par ici une pétition lancée par B., pour demander à ce que ces pages de pub soient interdites.

Nous ne sommes pas les premiers à soulever le problème. Le Formindep le fait depuis des années, La Revue Prescrire le fait depuis des années, des voix s’élèvent régulièrement pour dénoncer cet état de fait. Petit à petit, tout doucement, ça commence à bouger. Le Médiator est passé par là, Diane 35 et les pilules de 3e et 4e génération. On se pose des questions sur les conflits d’intérêt des prescripteurs et sur leurs influences. Il faudrait passer à la vitesse supérieure, maintenant.

Le but n’est absolument pas de stigmatiser les visiteurs médicaux, qui font un métier difficile, souvent ingrat, dans une ambiance économique bien morose. Ils font leur travail, et souvent le font bien. C’est simplement que des techniques commerciales qui recherchent un profit maximal sont difficilement compatibles avec les enjeux de santé individuelle (pour chaque patient) et communautaire (pour le système de santé) majeurs que les professionnels de santé ont à gérer. Oui, l’interdiction des visites des représentants des firmes pharmaceutiques auprès des prescripteurs mettrait plein de monde au chômage, et c’est affreux. Mais l’interdiction du Médiator ou de pesticides dangereux met aussi du monde au chômage. C’est terrible pour les salariés concernés, qui n’y sont pour rien. Et je n’ai pas de solution pour rendre ça moins terrible. Mais je reste convaincue que je préfère une médecine sans pub.

Par ici pour la pétition -> http://www.petitions24.net/signatures/chut_pas_de_marques

La boîte à gages

Ce post est dédié à @docadrénaline. Parce que c’est son démon de la connerie qui s’est abattu sur moi ce soir. Et que son blog est vif, drôle, émouvant, et qu’il y a même de vraies infos cachées dedans!

Vous connaissez le lobe frontal? C’est la partie de notre cerveau qui contrôle un peu nos réactions. Qui fait qu’on ne dit pas, qu’on ne fait pas tout ce qui nous passe par la tête. Par exemple c’est grâce à lui que je peux croiser le sosie d’Ewan McGregor dans la rue sans me jeter à son cou (et d’ailleurs j’aimerais bien que ça m’arrive plus souvent, de croiser le sosie d’Ewan McGregor dans la rue, parce que ça rendrait mes balades en ville beaucoup plus motivantes).

Alors bien sûr, mon lobe frontal, il m’est indispensable pour vivre en collectivité. Sans les conventions sociales, sans la maîtrise des pulsions, ce serait vite un joyeux bazar. Et bien sûr, je fais du meilleur travail avec mon lobe frontal. Parce qu’il est important de respecter tout patient, quelles que soient ses convictions et ses représentations. Parce que j’ai promis de soigner tout le monde, y compris les irrémédiables connards (c’est pas marqué comme ça dans le serment d’Hippocrate, mais c’est un peu ça que ça veut dire. "Je promets de pas voler la télé quand je vais en visite chez les gens, et de soigner tout le monde pareil, les petits bébés sages et choupinets et les irrémédiables connards."

Mais de temps en temps, à la fin d’une journée où il a fallu beaucoup se contrôler, je me prends à rêver de ce que ça donnerait si mon lobe frontal était juste un peu moins efficace.

Je perdrais moins de temps à négocier, à mettre des fleurs autour des bulles.

A madame Pénible qui veut une ordonnance pour le rendez vous de scanner déjà pris sur le conseil de son naturopathe, je dirais juste "Même pas en rêve". J’ajouterais peut être "et votre naturopathe, s’il voulait prescrire des scanners, il avait qu’à faire médecine".
A madame Plombière avec sa liste de médicament pour son mari, au lieu de passer cinq minutes à lui expliquer pourquoi je ne peux pas et à négocier, je dirais juste "Non. Qu’il prenne rendez-vous."
A monsieur Flemmard, 23 ans, qui vient pour la troisième fois ce mois-ci un lundi matin pour un arrêt de travail sans aucun signe clinique, je dirais "Et si vous arrêtiez de vous foutre de ma gu**le?"
A madame Hématome, qui vient une fois de plus avec des crises d’angoisse et des marques de doigts sur les bras, je dirais "Non mais maintenant ça suffit, barrez-vous! Ça fait 5 ans qu’il vous tape dessus, ça fait 5 ans que vous pensez que ça va s’arranger, ça s’arrange pas, barrez-vous!"
A monsieur Kipu, je dirais que l’odeur des urines de ses nombreux chats est encore là une heure après son départ, et qu’il faut qu’il y fasse quelque chose.
A madame Blondasse, qui a pris rendez-vous juste pour me dire qu’elle n’était pas satisfaite de ma remplaçante, je dirais "Je lui fais entière confiance, c’est l’une de mes meilleures amies, je lui confierais ma famille. Quant à vous, vous n’êtes contente ni d’elle, ni du kiné, ni de l’orthophoniste, ni de vos deux précédents généralistes. Vous n’êtes jamais contente de rien, toujours en train de critiquer et de râler. Vous êtes une pét**se. Voilà votre dossier, au revoir".

Je mettrais une boîte à gages dans la salle d’attente. Pour les patients qui appellent et demandent un double de leur ordonnance parce qu’ils l’ont perdue. Pour compenser les minutes passées à ouvrir leur dossier, retrouver la dite ordonnance et la réimprimer et la signer et la laisser à leur disposition.

Ils prendraient l’ordonnance qui les attend, mais ils prendraient aussi un gage. Chanter « buvons un coup ma serpette est perdue, mais le manche mais le manche … » la prochaine fois que je viens les chercher dans la salle d’attente. Acheter un magazine pour la salle d’attente, un vrai pas périmé. Faire la roue dans le jardin. Apporter du chocolat à la prochaine consultation.
Et pour les récidivistes, ou pour ceux qui mentent pour avoir un rendez vous urgent alors que c’est pas une urgence et qu’ils le savent, il y aurait des super-gages. Genre offrir des fleurs à ma mère. Ou faire un don à MSF. Ou appeler l’URSSAF à ma place. Ou nettoyer ma voiture.
J’aurais une voiture super propre.

Et puis dans la salle d’attente, je mettrais une affiche.

« Pour toute annulation intempestive de rendez-vous ou en cas de lapinage, il vous sera demandé un certificat de votre garagiste, de votre instituteur ou de votre assureur ».

Y’a pas de raison que nous soyons les seuls à être embêtés par les Certifalacon.

Et vous, sans votre lobe frontal, vous feriez quoi?

PS: je SAIS que c’est pas bien de faire tout ça, et que ce serait manquer de respect aux patients, et il n’est pas question que je le fasse en vrai. Je sais aussi qu’il y a d’autres façons de gérer les manques de respect et les retards et les demandes excessives, et vraiment, j’y travaille. 

Rendez-vous dans 30 ans

Au cabinet médical, en tant que « petite jeune et dernière arrivée », j’ai le rôle facile. Je suis au courant de certaines nouveautés diagnostiques ou thérapeutiques, parce que j’ai appris à les utiliser pendant mes études. Par exemple, contrairement à mes collègues, j’ai appris à raisonner avec les D-dimères ou la proBNP. J’ai appris toute petite externe que les angines en dessous de 3 ans étaient quasiment toujours virales. Je gère mieux que mes collègues l’informatique, les réglages divers des logiciels, parce que j’ai 20 ans de moins et que j’ai toujours eu un ordinateur chez moi. J’ai plein de patients jeunes, beaucoup de pédiatrie, quasiment pas de visites, c’est assez confortable. Et puis je n’ai quasiment que des patients qui arrivent. Pas beaucoup qui partent. Certains déménagent, quelques-uns me quittent. Peu.

Et je me demande comment je réagirai quand la balance s’inversera. Dans 15 ans, 20 ans, 30 ans. Quand j’aurai plus de patients qui me quitteront que de nouveaux patients à rencontrer et prendre en charge. Quand je ne serai plus aussi à jour, plus aussi au courant. Quand je ne serai plus de la génération des jeunes parents, qui préfèreront peut être voir quelqu’un plus proche de leur âge. Quand je serai à la place de ma collègue bientôt à la retraite.

Je l’aime beaucoup, on s’entend bien, on a beaucoup de points communs en terme de vision de la vie et de la médecine. Elle s’est battue depuis des années pour une formation indépendante de l’industrie pharmaceutique. Elle n’a pas eu un stylo ni un petit four de labo depuis 20 ans, elle fait partie d’un groupe de FMC indépendant. Elle ne bosse pas pour l’appât du gain, elle défend une médecine humaniste, tout en prenant soin de sa vie privée. Elle est syndiquée, maître de stage. Elle a fait plein de trucs dans sa carrière. Elle a son caractère, elle n’aime pas se faire marcher sur les pieds, elle est un peu tête en l’air, mais elle est franche, entière, et c’est une gentille.

Elle n’aime pas quand ses patients la quittent. Surtout quand ils la quittent pour moi. Surtout quand elle les suivait depuis longtemps, voire depuis toujours. Et je comprends ça très bien.
Mais alors que je lui demandais récemment en lisant les bios « ah, tu fais encore des dosages de PSA? », elle m’a répondu «oh ben tu sais, ça fait des années que je fais comme ça, je vais pas tout changer juste avant la retraite». Elle a l’antibiotique facile sur les «rhinopharyngites infectées» (quand ça coule jaune, quoi. Et non, c’est pas parce que ça coule jaune que c’est surinfecté. C’est normal que ça coule jaune quand les défenses immunitaires sont en train de réduire le virus en bouillie et de "sortir les poubelles"). Elle a aussi l’anti-inflammatoire facile sur les angines et les tympans rouges, parfois même les érysipèles (et ça c’est pire que les antibios qui servent à rien). Elle est toujours abonnée à Prescrire, mais les numéros passent beaucoup de temps sous plastique, et je crois qu’elle ne les lit plus vraiment.

Du coup j’ai une petite voix à l’intérieur de moi qui se dit qu’il est peut-être temps qu’elle parte à la retraite.
Et j’ai petite voix numéro 2 qui répond, indignée, à petite voix numéro 1, que c’est vraiment rien qu’une affreuse de dire des choses pareilles. Parce que ma collègue n’est pas un de ces médecins qui bossent à la chaîne sans écouter leurs patients. Et que vu son parcours, je pourrais bien être dans la même position dans 30 ans.

Est ce que je continuerai à me former? Est ce que j’arriverai à suivre, à retenir et à intégrer à ma pratique les nouveautés, les nouvelles technologies, les données de la science? Est ce que je serai une interlocutrice valable pour des patients beaucoup plus jeunes que moi? Est ce que j’arriverai à voir partir sans aigreur certains de mes patients qui préfèreront être suivis par ma ou mon jeune associé(e)? Pas sûr. Pour l’instant, du haut de mes 5 ans de pratique, je me dis que je vais tout faire pour éviter la routine qui menace.  Mais tant de choses peuvent arriver d’ici là. Mes priorités vont changer. Je vais changer. Notre système de santé va changer. Forcément. Vu comment on va dans le mur, va bien falloir que ça bouge.
Mais j’espère qu’au fond, mon métier sera toujours un peu le même. Que j’aurai toujours des patients, des consultations, des collègues.

Et j’espère que je pourrai relire ce texte en me disant que je m’en suis pas si mal sortie.

Déclaration de conflits d’intérêts

J’aimerais pouvoir déclarer que je n’ai pas de conflits d’intérêts. Que je travaille dans l’intérêt-de-mes-patients-et-puis-c’est-tout.

Comme à peu près tout le monde, j’ai subi la visite médicale pendant mes études. J’en garde une réglette à ECG et un disque à compter les semaines d’aménorrhée, que j’ai toujours. Depuis, je ne reçois plus les visiteurs médicaux. La seule visiteuse médicale qui vient parfois s’assoir en face de moi est une patiente, elle sait que je ne reçois pas ses collègues et ça lui va très bien comme ça. (Et elle est super motivée pour devenir AGI un jour.)

J’essaie de me former avec un maximum de sources indépendantes. Principalement la revue Prescrire (quand mes numéros ne disparaissent pas, d’ailleurs si quelqu’un croise mon numéro de novembre, dites-lui de rentrer à la maison immédiatement!), mais aussi en formation médicale continue, en essayant de rester attentive aux niveaux de preuve des études et recommandations présentées, et aux conflits d’intérêt des intervenants.
Même si, avec ma capacité d’analyse d’une enfant de 4 ans, ça me demande pas mal de concentration!

Je me méfie. J’ai des principes. Je refuse même de toucher au buffet lors des réunions du tableau de garde, qui sont à mon grand désespoir sponsorisées par des labos. Je passe pour une ayatollah et j’ai l’estomac dans les talons en rentrant chez moi, mais je résiste. (et la prochaine fois je prends les petits fours en photo pour prouver à quel point j’ai des raisons d’être fière de moi!).

J’ai refusé le paiement à la performance. Je m’assois sur quelques milliers d’euros par an, par principe. Parce que je pense que le fait d’être payée davantage si j’atteins les objectifs fixés par l’assurance maladie peut influencer ma façon de travailler. Parce que, par ailleurs, certains de ces objectifs sont médicalement crétins. Parce que je crains la dérive qui pourrait s’ensuivre, de toubibs qui refusent de prendre en charge les patients "mauvais élèves".

J’aimerais pouvoir arrêter là ma déclaration.

Mais des conflits d’intérêts, j’en ai. Plein.

Un conflit d’intérêts, c’est une situation dans laquelle on est soumis à des intérêts multiples. Où on peut être influencé par autre chose que l’objectif principal qu’on doit poursuivre normalement.

Mon objectif principal (professionnellement parlant), c’est de prendre en charge mes patients le plus efficacement possible. De les accompagner et de les écouter, de leur proposer les meilleurs soins possibles, en leur exposant les balances avantages/inconvénients des différentes options.

Mais j’en ai plein d’autres, des objectifs. Plein d’envies, aussi. Plein d’influences.

Déjà, il y a mon besoin de me sentir utile, et mon envie qu’on me trouve sympa.

Il y a les relations avec les autres professionnels de santé, avec lesquels je ne suis pas toujours d’accord, mais je me dois de rester confraternelle.

Parfois, il m’arrive d’avoir envie de finir plus tôt, d’être à l’heure pour une soirée ou un resto avec des amis.

Certains patients sont des membres de la famille ou des amis d’amis. D’autres me sont assez antipathiques. D’autres encore m’offrent des chocolats. Et des bons, en plus!

Je suis forcément influencée par tout ça.

Et puis il y a mon côte schtroumpf à lunettes.
On m’a traitée de schtroumpf à lunettes bien avant que je n’en porte, des lunettes. Parce que j’ai passé une bonne partie de mon enfance le nez dans les bouquins. Parce qu’il paraît que j’avais un côté je-sais-tout-première-de-la-classe qui lassait mon entourage. Parce que j’ai toujours bien aimé avoir raison.
Ça n’a pas tellement changé. J’aime bien avoir raison. Et j’aime bien que les gens sachent que j’ai raison. J’aime suivre les règlements : les règles du jeu du Uno, la loi, le règlement intérieur de la piscine, les consignes pour la rédaction des certificats médicaux, les recommandations pour le diagnostic ou le traitement de tel ou tel problème de santé. C’est un peu pour ça aussi que je suis inscrite au test de lecture de la Revue Prescrire. Recevoir mon petit macaron, ça me rappelle les bonnes notes de mon CM1. Ne pas manger au buffet du tableau de garde, ça me fait le même effet pour mon estime personnelle.

macaron

Schtroumpf à lunettes un jour, schtroumpf à lunettes toujours!

schtroumpf-à-lunettes-le-_4ea19d36ed5dc-p

Du coup, aussi bizarre que ça puisse paraître (puisque justement la revue Prescrire défend l’absence de conflit d’intérêts), j’ai un conflit d’intérêts prescririen, pour continuer à avoir des bonnes notes.

Et depuis twitter, c’est pire.

Les exemples des collègues qui déprescrivent, qui critiquent les labos et les recommandations officielles sur les bases d’arguments étayés et sérieux, qui arrivent à suivre ce chemin là, ça me donne envie de faire partie du club.
Parce que ça faisait longtemps que je n’avais pas senti un tel esprit collectif, une telle envie de bien faire, et une telle bienveillance dans les échanges. Parce que ça fait du bien de ne pas me sentir seule dans cette démarche. Parce que je crois que cet esprit de remise en question des pratiques et de remise à jour permanente des connaissances est un gage de qualité sur le plan médical.

Parce que ce sont des soignants à qui je confierais ma famille.

De temps en temps, ça tourne un peu à la course à l’échalote. Pour raconter la consultation ou malgré les difficiles difficultés qu’on a pu rencontrer, on a réussi à ne pas prescrire, ou à arrêter tel médicament. La course à celui qui ne prescrira plus du tout de vasoconstricteur nasal, à celle qui ne mettra pas de cortisone sur la trachéite qui traîne depuis 3 semaines. A celui qui arrivera à modifier les prescriptions des spécialistes sensibles aux sirènes de la nouveauté. Ça aussi ça joue sur ma façon de prendre en charge mes patients.

J’aimerais pouvoir déclarer que je n’ai pas de conflits d’intérêts.
Mais ce serait mentir.
Je crois, en tout cas j’espère, que certains des miens m’aident à mieux travailler. Dans l’intérêt final de mes patients. Même si une petite voix tout là-bas au fond me dit que les médecins qui se "forment grâce aux visiteurs médicaux" disent la même chose.

Alors voilà, ma liste de conflits d’intérêts. J’en oublie sûrement.

J’ai une vieille règle à ECG et une roulette à semaines d’aménorrhée sponsorisées par l’industrie pharmaceutique. 
J’ai mes patients préférés et d’autres qui m’agacent. 
J’ai un "devoir de confraternité" envers les autres professionnels de santé.
J’aime le chocolat et certains patients le savent.
J’ai l’arrière pensée du "jugement" de mes pairs twitteriens lors de certaines consultations.
J’ai envie de bien soigner mes patients. Mais j’ai aussi envie qu’on m’aime. Et j’ai aussi envie d’avoir une vie privée.
Je voudrais paraître à la fois rigoureuse et fidèle à mes principes, et gentille et arrangeante. 

Je suis à la fois un schtroumpf à lunettes et une bonne poire.

Et j’ai pas du tout l’intention d’y renoncer, à mes conflits d’intérêts. En tout cas ni à twitter, ni au chocolat.
Faut quand même pas exagérer les vertus de l’indépendance absolue ;-) .

chocolats

(edit : on me fait remarquer le conflit d’intérêts avec la pub, là bas en dessous… oui, ça me contrarie aussi. Je vais voir si y’a moyen de s’en débarrasser!)

De l’importance de bien choisir sa secrétaire

Ça fait des années que ma secrétaire travaille au cabinet médical. Elle était là avant moi. Elle est gentille, a envie de bien faire, est sensible à la détresse des gens.

Alors comment lui dire que ce n’est plus possible? Que je préfère quand elle est en vacances, parce que j’ai moins peur pour l’organisation de ma journée? Qu’elle a plein de qualités personnelles, mais que ça ne remplace pas les compétences professionnelles?
Je me sens terriblement méchante de dire ça. Mais à la longue, c’est usant.

Plusieurs fois par consultation, mon téléphone sonne "Farfa? Euh.. oui… euh…" Elle ne filtre rien, me passe tous les patients qui le demandent. Pas agréable pour le patient assis en face de moi, et pas facile pour rester concentrée.

"Farfa? Euh, oui, euh, c’est madame Corneille, je te la passe". (Madame Corneille veut juste un rendez-vous pour les 6 mois de sa fille.)

"Farfa? Euh, oui… euh… je te passe madame Faucon". (Madame Faucon a perdu son ordonnance de pilule et a besoin d’un duplicata. Un message aurait suffi.)

"Farfa? Euh, oui…euh… c’est la maman du petit Timeo. Alors, la semaine dernière il était un peu enrhumé, et maintenant il est toujours enrhumé, et ça coule vert, et il tousse un peu. Alors au début il toussait sec, et puis maintenant il tousse gras, et il a pleuré toute la nuit, et il avait 37,2° ce matin, mais à 16h il avait 38,7°, et la maman lui a donné du doliprane, et là il a 37,4° mais elle est inquiète, elle voudrait un rendez-vous, alors je fais quoi?" (Ben par exemple tu lui donnes un rendez-vous à 18h, là où il reste de la place, quoi!)

"Farfa, euh… oui…. alors… il y a un monsieur qui arrive dans la salle d’attente, c’est abominable, il est vraiment dans la souffrance… tu peux le voir entre deux?" (Trentenaire, réveillé le matin même avec un torticolis, ne se plaignait pas plus que ça, n’avait même pas pris un paracétamol.)

"Farfa? Euh, oui…euh…c’est madame Hulotte, elle a récupéré son fils à l’école et il a très très mal à la gorge, y’a plus de place, mais elle peut l’amener?" (Le fils Hulotte a 16 ans, pas de problème de santé particulier, alors non, je ne vais peut-être pas le voir en urgence pour une pharyngite.) (Quand je disais que ma secrétaire était sensible à la détresse des gens, des fois c’est un peu trop…)

"Farfa? Euh…oui… alors… oui, euuuh… Je t’ai rajouté une consultation ce soir à 19h30 pour deux frères, la maman avait absolument besoin de leur certificats de sport parce que si elle ne les inscrit pas demain ils ne pourront pas aller à la piscine, mais elle a dit qu’il n’y en avait pas pour longtemps et qu’un seul rendez-vous suffirait". (Oui… mais non, là, ça va pas être possible!)

"Farfa? Ah oui, Monsieur… euh, Monsieur Hibou a appelé pour son INR. Alors j’avais eu le fax, alors je lui ai dit que c’était bon et qu’il pouvait continuer pareil, parce que, euh… il était à 2,5" (Vouiiii… enfin monsieur Hibou a une valve mécanique, alors 2,5 pour lui c’est pas assez. Et même si c’est gentil de vouloir aider, ça ne fait pas vraiment partie de ton boulot d’interpréter les résultats toi-même…) (1)

"Farfa? Euh… oui, euh… Madame Pinson, qui a rendez-vous à 18h30 a appelé. Alors, euh, elle aura une bonne demi-heure de retard. Elle voulait annuler le rendez vous, mais je lui ai dit qu’elle devait venir quand même." (Mais pourquoi? Juste pour m’empêcher de rentrer chez moi à une heure raisonnable?)

Des fois, ce n’est pas par téléphone. Elle me cache des petites blagues dans le planning, c’est comme une chasse au trésor. Comme je deviens méfiante, je contrôle quasi tous les rendez-vous.
C’est comme ça que j’ai vu apparaître un rendez-vous dans trois jours pour monsieur Faisan. Pour "douleur dans la poitrine depuis 7 jours". 55 ans, fumeur, hypertendu, bon candidat à l’infarctus… Je l’ai rappelé pour le voir plus tôt.

De temps en temps, je passe au secrétariat entre deux consultations, récupérer un papier ou passer un message.
Parfois, elle en profite pour me demander un renseignement au sujet de mon planning , du rendez-vous d’un patient ou d’un compte-rendu. Le téléphone sonne. Elle le laisse sonner, sonner, sonner, continuant de parler avec moi. Le téléphone finit par s’arrêter de sonner, elle n’a pas répondu.

Je suis déjà arrivée pendant qu’elle lisait le compte-rendu d’une consultation chez le gastro-entérologue à la mère d’un patient. "Oui mais c’est sa mère!" Oui. Mais il a 25 ans.
Rebelote un peu après. "Oui, votre mari a bien rendez-vous cet après-midi avec le docteur farfadoc, c’est à 14h30". Oui. Mais c’est son futur ex-mari, c’est la guerre entre eux, il a des problèmes d’alcool… Secret médical, on ne peut rien dire!

Parfois, j’ai aussi les commentaires des patients. Sur l’accueil téléphonique parfois bien peu aimable. Sur les questions intrusives "mais pourquoi vous voulez un rendez-vous?" Sur les conseils qu’elle a donné à madame Alouette d’essayer l’aromathérapie.

Bien sûr, j’ai commencé par me dire que ça venait de moi, que mes consignes n’étaient pas claires. On a beaucoup discuté, de ce qui allait et de ce qui n’allait pas, du secret médical, des critères d’urgence pour les consultations, de la gestion du planning.

C’est là qu’est apparu le deuxième effet KissCool. Les consignes, il faut les fignoler, sinon, y’a des surprises.

Exemple : "Les certificats médicaux, c’est jamais une urgence. Même s’ils ont compèt le lendemain, même s’ils en ont besoin pour les inscriptions. Ils auraient dû s’y prendre avant. Donc pas de consultation pour un certificat médical sur un créneau de consultation réservé pour la journée."
Résultat, une patiente s’est retrouvée à avoir rendez-vous trois jours après avoir appelé pour un certificat. De coups et blessures.

Mon "Quand le téléphone sonne, il faut répondre." n’était pas assez précis. Elle décrochait mais continuait sa conversation avant de s’occuper du téléphone décroché depuis 10, 15, 30 secondes.
Après plusieurs ajustements on est arrivé à : "Quand le téléphone sonne, il faut décrocher, dire bonjour-cabinet-médical-farfadoquien, dans l’idéal avec le sourire. Le cas échéant, il faut préciser qu’on va mettre la personne en attente, et la mettre en attente de façon à ce qu’elle n’entende pas la conversation en cours."
Là, je crois qu’on est bien.

Plus difficile, le "Ça, c’est les créneaux réservés pour les urgences du jour. Donc il ne faut pas les donner des jours à l’avance, parce que sinon, la journée est complète avant même de la commencer".
Madame Toucan a appelé le jeudi pour une grosse crise d’asthme chez son fils, qui ne passait pas malgré Ventoline et cortisone. Ma secrétaire lui a donné rendez-vous le lundi suivant. Parce que le jeudi je ne suis pas là, et que le vendredi il ne restait que des créneaux d’urgence.
Bien sûr, mes collègues prennent mes patients en cas de besoin quand je ne suis pas là. Et bien sûr, libérer un créneau d’urgence était justifié sur ce genre de motif. Heureusement, la maman a rappelé le lendemain en insistant, j’ai vu son fils dans la matinée.

Mais mon deuxième effet KissCool préféré, c’est celui-ci. "Essaye de ne pas me déranger trop souvent par téléphone, c’est pas facile de rester concentrée quand j’ai trois coups de fil à la suite pendant une consultation. Pour les messages pas urgents, tu peux me les envoyer par le tchat, je m’en occupe quand je peux, comme ça."
Le lendemain, j’avais un message sur le tchat "Monsieur Mésange appelle, il souhaiterait te parler au sujet de ses résultats de prise de sang, veux-tu le prendre au téléphone?".
Message écrit. Vu cinq bonnes minutes après sa rédaction. Je suis allée au secrétariat constater que oui, Monsieur Mésange était toujours en attente au téléphone. Et expliquer à ma secrétaire qu’en fait je n’étais pas tout le temps devant mon ordinateur. Que parfois j’étais en train d’examiner un patient, et que je ne voyais pas ce qui s’affichait sur le tchat en temps réel. Et que laisser la ligne occupée super longtemps, c’était pas génial. "Oui mais t’as dit que tu ne voulais pas que je te dérange au téléphone".  

Le deuxième effet KissCool m’a amené à formuler deux hypothèses.

Hypothèse 1 : je suis trop exigeante. Ce que je lui demande ne fait pas partie de ses missions "normales". C’est vrai que c’est difficile de faire le tri dans les motifs de consultations plus ou moins urgents. C’est vrai que ce n’est pas évident de faire barrage pour ne pas me déranger tout le temps, tout en en me passant les coups de fil importants ou urgents. Mais quand je compare avec ce qui se passe dans d’autres cabinets médicaux, quand je vois quelle aide précieuse une secrétaire efficace peut représenter, quand j’en discute avec mes remplaçants, mon hypothèse 1 tient moyennement bien.

Hypothèse 2. Même si ma secrétaire est gentille et pleine de bonne volonté, elle n’est pas faite pour ce métier. En tout cas pas dans les conditions d’un cabinet médical libéral, où le bon sens, la capacité d’adaptation et une organisation efficace sont des impératifs.

Mais je ne sais pas comment lui dire.

(1 : pour les non médecins, l’INR, c’est un test de laboratoire qui évalue la coagulation du sang. On s’en sert beaucoup pour adapter les traitements anticoagulants. L’objectif est différent selon l’indication du traitement. Avec une valve cardiaque mécanique, il faut que l’INR soit plus haut que pour une arythmie cardiaque, par exemple, parce que sinon il y a un risque de caillot dans le coeur, ce qui n’est pas très bon.)