Souvent je me dis que si on regarde la vie objectivement, froidement, de façon purement intellectuelle, on arrive assez vite à la conclusion que la vie c’est pourri. Avec la conclusion logique qu’il n’y a plus qu’à s’allonger par terre et se laisser mourir.
Ne vous affolez pas, n’appelez pas les urgences psy, je ne suis pas suicidaire.
Mais pour moi, c’est un fait : même s’il y a des épisodes sympathiques, dans la vie, on sait que de toute façon quoi qu’il arrive, à la fin on meurt, on souffre tous plus ou moins, parfois abominablement, et à quoi ça sert? A rien. Des tas de philosophes se sont penchés sur la question, on essaye tous de trouver une réponse, mais à mon avis, on ne trouve que des prétextes, on se concentre dessus, et on met nos jolies oeillères pour ne pas voir le reste.
Ce qui nous tient en vie n’est pas intellectuel, n’est pas logique, n’est pas objectif.
Et ça me fascine.
La première fois que j’ai rencontré Estelle, il y a trois ans, elle venait pour une fièvre qui évoluait depuis la veille. Comme elle est sous traitement immunosuppresseur pour sa maladie de Crohn sévère, elle a pour consigne de consulter rapidement quand ça arrive. Je l’ai revue de temps en temps ensuite, pas très souvent.
Elle connaît sa maladie et son traitement par coeur, a beaucoup fréquenté les couloirs et les spécialistes de hôpitaux. Depuis trois ans, elle a fait toutes les complications possibles, mais a toujours gardé le sourire.
Et puis au début de l’année, alors que je ne l’avais pas vue depuis six mois, elle est arrivée un matin les traits défaits. Fatiguée. Du point de vue somatique, tout allait bien. Maladie maîtrisée, peu ou pas de symptômes. Mais fatiguée, fatiguée à n’en pas dormir, si fatiguée qu’elle s’était presque endormie au volant le matin en allant travailler, et avait décidé de consulter.
Ce jour-là, elle m’a parlé d’elle.
Du contre-coup de ses hospitalisations. De son estime d’elle-même en dessous de zéro. De son ras-le-bol de se faire écraser tout le temps par les autres. De sa collègue qui a pris sa place pendant son arrêt de travail. De son impression de n’avoir jamais été heureuse, et de ne pas mériter de l’être un jour.
Comme toujours dans ces moments-là, j’ai fait avec les moyens du bord. Ecoute, arrêt de travail, médicaments pour dormir-parce-que-quand-on-dort-pas-ça-peut-pas-aller, on se revoit dans deux jours.
Deux semaines et quelques consultations plus tard, elle a commencé à parler de son mari. 16 ans de mariage, 12 ans d’alcool. Et la violence verbale qui va avec, ce qui ne risque pas d’arranger son estime d’elle-même. Re-écoute en essayant de ne pas dire trop de bêtises, antidépresseurs, re-arrêt de travail, suivi au CMP et consultations régulières.
Les deux premiers mois ont été très durs. Pas d’envies, pas de projets, Estelle était écrasée sous des tonnes et des tonnes d’une tristesse épaisse et compactée, sans même avoir l’énergie d’avoir envie que ça change.
Et puis…
Et puis semaine après semaine, tout doucement, par je ne sais quel miracle, elle a commencé à aller mieux.
Un jeudi après-midi, elle m’a parlé du petit tour qu’elle avait fait la veille dans son jardin. Il faisait beau, elle s’était un peu forcé… et elle avait réalisé que les plantes avaient poussé, que la vie avait continué pendant qu’elle avait passé deux mois la tête dans un mur. La semaine suivante, elle avait préparé des crêpes pour le goûter des enfants, et en avait mangé deux. Avec de la confiture. Et ainsi de suite. De consultation en consultation, je l’ai vue se rallumer intérieurement, jusqu’à briller plus vivement qu’elle ne l’avait fait depuis que je la connais.
J’en suis heureuse pour elle.
Mais je n’y comprends rien.
Qu’est ce qui fait qu’un rayon de soleil au milieu d’une journée grise peut suffir à nous donner le sourire? Qu’est ce qui fait qu’une chanson nous touche? Qu’est ce qui détermine les atomes crochus qu’on peut avoir avec quelqu’un? Pourquoi la même blague peut faire rire un jour et agacer le lendemain? Qu’est ce qui fait que malgré les guerres, les famines, les drames qu’on peut avoir à affronter, l’être humain a quasiment toujours l’énergie de se relever pour avancer encore un peu?
Ce serait vraiment juste grâce à un petit peu de sérotonine au milieu des neurones? Instinct de survie programmé génétiquement, aidé pharmacologiquement en cas de défaut? Suffisamment puissant pour contrer notre intellect, notre raison qui nous dit que non, objectivement, il n’y a pas de raison de continuer?
Je n’en sais rien.
Mais quand j’assiste, même de loin, à ces moments où l’espoir revient dans les paroles de mes patients, je me dis qu’il y a un truc.
C’est drôlement beau à voir, comme truc, même quand on n’y comprend rien.
La vie c’est peut-être pourri, mais c’est quand même un peu magique.
C’est pour ça que j’aime mon métier. merci
+1000.
Ping: Vendredi philosophie | Jeunes Médecins et Médecine Générale | Scoop.it
Et moi aussi ,c’est pour tout ces moments que j’aime ce métier et que malgré mes coups de cafard de toubib et de femme, je continue à exercer…
Très belle histoire. Je ne sais pas d’où certains puisent leur force à se battre. Peut-être justement le fait d’appréhender les malheurs de le vie avec philosophie, avec sagesse. Dernièrement j’ai croisé la route d’une personne paraplégique, encore jeune, de très haut niveau sportif. Vous imaginez le drame. Et pourtant chaque jour il me laissait béat d’admiration devant le combat qu’il menait, toujours avec le sourire, toujours avec l’envie de vivre. Je m’incline devant tant de résistance, de volonté.
C’est vrai,la vie c’est bizarre, il faut utiliser au mieux le temps qui nous est imparti. Ne rien gâcher, même pas le plaisir de manger une crêpe à la confiture…
c’est vrai que la vie c’est pourri… sauf aux instants magiques. la lecture de ce post en fut un pour moi. merci de m’avoir mis des larmes aux yeux.
Plus la vie est pourrie, plus on apprend à apprécier chaque petit moment de bonheur, même en cas de grave maladie, au contraire.
Et je crois qu’il faut avoir atteint une certaine maturité pour cela, une certaine expérience du malheur pour savoir reconnaitre et apprécier chaque petit instant de bonheur.
Carpe diem
Ping: Nous avons interviewé… Farfadoc | WIZILIB le blog