Rétrospectivement, ça m’a fait peur. La catastrophe n’était pas loin. J’ai rattrapé le coup, ça s’est plutôt bien passé. Mais ça m’a travaillée. J’y ai pensé, et re-pensé.
Maintenant, j’ai envie de vous en parler. Parce que comme le dit PerrUche en Automne dans ce billet essentiel, "N’ayez pas honte de vos erreurs, partagez les, analysez les, corrigez les causes et ne vous endormez jamais sur vos lauriers. Le réveil est toujours douloureux."
Je vais essayer de faire ça.
Un soir, en pleine consultation.
Coup de fil d’un laboratoire d’analyses médicales. «Je vous appelle au sujet de Mlle Sarah. Elle a 2,5 de kaliémie, je n’arrive pas à joindre le prescripteur du bilan, ni à la joindre elle, mais il faudrait sans doute faire quelque chose.»
Oui, il faudrait.
Note pour les non médecins : l’hypokaliémie, c’est le manque de potassium. Le potassium étant impliqué dans la conduction cardiaque, l’hypokaliémie importante (en dessous de 3) peut donner des troubles du rythme cardiaque. On peut mourir, oui. Parmi les causes d’hypokaliémie, il y a certains médicaments, certaines maladies rénales, et les vomissements répétés.
Un mois plus tôt
Sarah, 19 ans, est habituellement suivie par mes collègues, mais elle n’a pas consulté depuis plus de 2 ans. Je l’ai vue en consultation un mercredi où mon externe était présente. C’était son dernier jour de stage, c’est elle qui a débuté l’entretien, que nous avons mené ensemble. Sarah était accompagnée de sa mère, que je ne connaissais pas non plus, et qui est restée auprès d’elle pendant toute la consultation. Elle se plaignait de vomissements depuis un mois, pas tous les jours mais fréquemment tout de même. Elle mangeait bien, les nausées arrivaient après les repas, avec des remontées acides, des brûlures d’estomac et parfois des vomissements. Pas de perte de poids, un peu fatiguée par ses examens mais sans plus. Elle n’avait pas de petit copain, donc était certaine de ne pas être enceinte. A l’examen, petite sensibilité à la palpation abdominale au niveau de l’estomac. Nous avons convenu de faire une prise de sang, de prévoir l’avis d’un gastro-entérologue pour éliminer un problème d’ulcère ou de gastrite vu les douleurs d’estomac, et de nous revoir ensuite.
La prise de sang était normale. Pas d’anémie, pas de signe d’infection. Potassium, bilan hépatique, bilan rénal normaux. Tout bien.
Le gastro-entérologue m’a appelée deux semaines plus tard, pour me dire qu’il n’avait rien trouvé, et que pour lui, c’était un problème d’anorexie mentale.
J’ai appelé Sarah, je lui ai laissé un message, lui proposant de revenir en consultation pour refaire le point.
Pas de nouvelles.
Et puis 15 jours plus tard, cet appel du laboratoire. Bilan prescrit par un médecin de GrosseVilleDACôté.
2,5 de kaliémie.
Sarah était injoignable, même pas de possibilité de laisser un message sur son portable. J’ai appelé chez ses parents. En sachant que je ne la trouverais pas, vu qu’elle est étudiante et a son studio pour la semaine à GrosseVilleDACôté.
2,5 de kaliémie.
19 ans, majeure, mais 2,5 de kaliémie.
Secret médical, mais risque potentiellement vital. J’ai dit à ses parents de se débrouiller pour me l’amener en consultation vite fait.
Heureusement, tout s’est bien passé. Pas de retentissement cardiaque sur l’ECG. Elle a accepté d’aller aux urgences pour sa perfusion de potassium. Elle n’a pas eu l’air de m’en vouloir d’avoir appelé ses parents.
Mais je ne suis pas fière de mon travail.
1) Je ne connaissais pas Sarah, mais je connaissais son père. Qui m’avait parlé un an avant de sa fille anorexique, qui ne voulait pas consulter, mais qui l’inquiétait. Je n’ai pas fait le lien en voyant Sarah. J’aurais pu, quand j’avais vu son père, noter une petite alarme sur le dossier de Sarah, du type «son père me parle d’anorexie». J’aurais probablement géré la consultation de départ différemment.
2) J’ai posé la question d’une éventuelle grossesse. Je me suis contentée de la réponse «pas de copain – pas de rapport – pas de grossesse». Je n’ai pas demandé la date des dernières règles. Si je l’avais fait, le «j’ai pas eu de règles depuis 2 ans» m’aurait probablement orientée un peu (bon, beaucoup, en fait).
3) La présence de mon externe pendant cette consultation a joué. Sarah venait consulter pour la première fois pour ce problème, certes présenté comme des vomissements spontanés et pas comme "je suis anorexique", mais elle avait fait la démarche. Et en face, nous étions deux. Elle a dû être surprise. D’autant que malgré mes nombreuses demandes, mes secrétaires ne préviennent pas toujours les patients au moment de la prise de rendez-vous. Je demande toujours si le patient est d’accord, mais il est plus difficile je pense de refuser une fois sur place qu’en prenant rendez-vous. Je ne regrette pas la présence de mon externe. Je regrette que Sarah ait pu se sentir "obligée" de l’accepter, et je regrette de ne pas avoir eu la compétence de mieux gérer cette consultation à 4.
4) J’aurais pu insister pour revoir Sarah en consultation après l’appel du gastro-entérologue. Ne pas me contenter d’un message sur son répondeur. Certes, c’est au patient de choisir s’il souhaite revenir ou pas, mais l’anorexie c’est compliqué. Sarah avait fait la démarche de consulter une première fois, et j’étais passée à côté du problème. En en parlant de vive voix, ne serait-ce que par téléphone, j’aurais pu lui montrer que la porte restait ouverte et que nous pouvions avancer ensemble. C’est ce que j’aurais fait si je l’avais mieux connue. C’est ce que j’aurais fait si j’avais eu plus de temps, mais c’était pendant une période d’épidémies, très chargée niveau boulot, et à 20h45 quand le téléphone ne répond pas, je laisse un message et je ne pense pas forcément à rappeler le lendemain.
5) Du point de vue du secret médical, je suis en tort concernant l’appel à ses parents. Je leur ai dit que j’avais eu un résultat de prise de sang pour leur fille, je leur ai dit qu’il fallait soit me l’amener, soit aller directement au CHU en leur disant que son potassium était très bas. Cela dit, concernant ce point, je ne vois pas bien comment j’aurais pu faire autrement, à moins d’aller moi-même en voiture jusqu’au studio de Sarah à GrosseVilleDACôté.
Heureusement, dans cette histoire, Sarah a consulté un autre médecin un mois après moi. Il a demandé un contrôle du bilan biologique. Et elle n’a pas eu de complication de cette hypokaliémie. Mais j’ai cette impression d’avoir fait plein d’erreurs. J’ai quelques pistes pour diminuer les risques de refaire les mêmes.
1) M’astreindre à une meilleure tenue des dossiers médicaux. Y compris concernant mes «notes à moi-même» du style «La mère de Xavier me dit qu’il pleure souvent le soir» sur le dossier de Xavier, ou «Le kiné de Patricia me signale des hématomes fréquents» sur celui de Patricia. J’ai une mémoire de poisson rouge, il serait bon que j’assume et que je m’organise en fonction.
2) Garder un esprit systématique. Vomissements ou perte de poids chez l’ado ou l’adulte jeune = demander date des dernières règles, et évoquer anorexie. Pas seul diagnostic, mais y penser.
3) Informer plus clairement mes patients de la présence d’un étudiant en stage. L’affiche dans la salle d’attente n’est pas claire, je vais la refaire. Je vais de nouveau insister auprès de mes secrétaires pour l’information systématique des patients.
3bis) Me former pour mieux gérer ces consultations avec un externe, et peut-être bientôt un interne. J’ai eu une mini-formation avant de prendre des externes en stage, mais je sens bien que j’ai d’énormes progrès à faire.
4) Optimiser mon emploi du temps. Pour pouvoir passer les coups de téléphone aux patients avant 21h, à tête plus reposée. Je ne sais pas comment je peux mettre ça en place. Peut-être un créneau "téléphone" en fin de journée, à la place d’un rendez-vous de consultation. Ça veut dire un créneau de consultation de moins sur la journée, ça va faire râler mes secrétaires et mes patients, mais si ça améliore la qualité de mon travail et ma qualité de vie en même temps, ça vaut peut-être le coup.
Si vous avez d’autres pistes, je suis preneuse.
PS: une belle initiative sur le net, pour collecter les retours d’expériences négatives et anonymes des soignants : http://retourdexperiencesoignants.wordpress.com/